Genèse 2, Histoire d'une séparation.

et Marc 10, Enseignement du refus de la répudiation

Ce document est une verszion (très) allongée d'une prédication que j'ai donnée le dimanche 4 octobre 2009 au Temple des Terreaux à Lyon.

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Sommaire

Les textes


Marc 10,1-12

1 (Jésus) va dans le territoire de la Judée au-delà du Jourdain. Les foules se rassemblent encore auprès de lui ; selon sa coutume, il se remit à les instruire.

2 Des pharisiens vinrent lui demander, pour le mettre à l'épreuve,

3 Il leur répondit :

5 Jésus leur dit :

10 Lorsqu'ils furent à la maison, les disciples, à leur tour, se mirent à l'interroger à ce sujet. 11 Il leur dit :

  • Celui qui répudie sa femme et en épouse une autre commet l'adultère envers la première, 12 et si une femme répudie son mari et en épouse un autre, elle commet l'adultère.

Deutéronome 24,1-4

1 Lorsqu'un homme prend et épouse une femme, mais qu'un jour elle cesse de lui plaire, car il a quelque chose à lui reprocher, il rédige une attestation de rupture, il la lui remet en main propre et la renvoie de sa maisonnée.

2 Alors elle sort de cette maisonnée et s'en va vers un autre homme.

3 Si à son tour le second mari cesse de l'aimer, il rédige une attestation de rupture qu'il loui remet en main propre et la renvoie de sa maisonnée,

ou bien si (ce seconf mari) meure,

4 alors, le premier mari n'a pas le droit de reprendre pour femme celle qu'il avait renvoyée, car elle est devenue impure pour lui ; ce serait une abomination devant le Seigneur.

Vous ne devez pas déshonorer (par de telles pratiques) le pays que le Seigneur votre Dieu vous donne en patrimoine.


Genèse 2, 4 … 24

4 Voici la naissance du ciel et de la terre lors de leur création : Au jour où hwhy (YaHWéH) Dieu fit la terre et le ciel,

5 il n'y avait encore aucun arbuste de la campagne sur la terre, et aucune herbe de la campagne ne poussait encore ; car hwhy (YaHWéH) Dieu n'avait pas fait pleuvoir sur la terre, et il n'y avait pas d'être humain pour la cultiver …

7 hwhy (YaHWéH) Dieu prit de la poussière du sol et en façonna un être humain ; il insuffla dans ses narines un souffle de vie, et l'humain devint un être de vie.

8 hwhy (YaHWéH) Dieu planta un jardin en Éden, du côté de l'est, et il y mit l'être humain qu'il avait façonné …

18 hwhy (YaHWéH) Dieu dit : Il n'est pas bon que l'être humain soit seul ; je vais lui faire une aide qui sera son vis-à-vis.

19 hwhy (YaHWéH) Dieu façonna de la terre tous les animaux de la campagne et tous les oiseaux du ciel. Il les amena vers l'être humain pour voir comment il les appellerait, afin que tout être de vie porte le nom dont l'être humain l'appellerait. 20 L'être humain appela de leurs noms toutes les bêtes, les oiseaux du ciel et tous les animaux de la campagne ; mais, pour un être humain, il ne trouva pas d'aide qui fût son vis-à-vis.

21 Alors hwhy (YaHWéH) Dieu fit tomber une torpeur sur l'homme, qui s'endormit ; il prit un seul de ses côtés et referma sur place la (plaie du) corps. 22 hwhy (YaHWéH) Dieu bâtit une femme du côté qu'il avait pris à l'être humain, et il l'amena vers l'être humain.

23 L'être humain dit :

24 C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils deviendront un seul corps.

25 Ils étaient tous les deux nus, l'être humain et sa femme, et ils n'en avaient pas honte.


La prédication

Frères et sœurs,


Commentaire sur Marc 10,1-12

Mettre à l'épreuve

Ainsi les pharisiens vinrent mettre Jésus à l'épreuve !

Mais déjà se pose une question : que veut dire mettre à l'épreuve. En grec comme en français, deux sens sont possibles :

Pour moi, la péricope relève de cette seconde signification. Jésus donne un enseignement et des pharisiens viennent le questionner pour vérifier sa théologie. Ils posent une question de cours en quelque sorte pour jauger, juger ses positions. La répudiation est d'ailleurs un sujet assez classique de discussion qu'on retrouve dans les débats entre Hillel et Shammaï, tous deux penseurs juifs du début de l'ère commune.

La réponse donnée en public ne semble pas claire à tous puisque les disciples demandent à Jésus une leçon particulière une fois la troupe réunie le soir à la maison. Ce qui lui donne l'occasion de préciser sa pensée. Et nous, comme ses disciples du 21ième siècle, nous en profitons.

Pour certains et en premier lieu l'Église Catholique ces premiers versets du chapitre 10 de l'évangile de Jean sont la base de la doctrine de l'indissolubilité du mariage ; en confier le commentaire à moi qui suis divorcé et remarié ne manque pas de piment.

Question sur une base juridique

La question des pharisiens porte sur la possibilité pour un mari de répudier son épouse.

Poser une question, c'est déjà admettre une pluralité de réponses possibles, c'est accepter que la réponse évidente et connue n'est pas la seule concevable, c'est envisager qu'il y ait d'autres pistes d'égales importances. Cela tombe bien, car c'est une des fonctions de la prédication, de montrer à la communauté plusieurs portes conduisant à des voies différentes afin de laisser à chacun et chacune d'entre vous la possibilité de choisir son chemin.

L'interrogation n'est pas est-il possible, mais est-il légal, permis, le verbe grec ecesti relève du vocabulaire juridique, il s'agit de comprendre et d'interpréter la Loi pour se comporter justement face à Dieu afin, dans la mentalité juive d'alors, obtenir son salut. Que pense le nouveau rabbi, c'est-à-dire maitre, qu'est Jésus de la pratique habituelle de la répudiation ?

Droit, obligation et interdiction

L'argumentation des pharisiens est ouverte : est-il légal ?; Moïse a permis, donc en terme de liberté. Tandis que Jésus répond en terme d'exigence : que vous a prescrit, ordonné puis un impératif que l'homme ne sépare pas.

Ce glissement de l'autorisation à l'obligation m'étonne. Souvent Jésus offre des nouveaux espaces de libertés en Dieu ; il montre de la compassion à la femme adultère alors que les pharisiens parlent de la loi et du châtiment ultime qu'elle impose : moi, je ne te condamne pas, il ne fait aucun reproche à la samaritaine alors qu'elle vit avec un huitième homme sans être marié. Je prends ces deux contre-exemples à dessein car il s'agit dans les trois cas d'histoires de couple.

Ici Jésus émet un ordre, un ordre négatif (ne pas séparer), une injonction à ne pas faire (une répudiation) de peur de se retrouver en situation d'adultère, donc de risquer la mort (qui est la peine prévue par la loi de Moïse dans ce cas).

Droit asymétrique et obligation symétrique

Ce droit mosaïque de répudiation est asymétrique puisque l'homme peut répudier son épouse, tandis que la femme ne peut pas répudier son époux.

Notons, cependant dans quelques cas, l'épouse a la possibilité de demander à un tribunal d'obliger son époux à lui donner une lettre de répudiation, c'est en particulier le cas de la séparation durable de l'époux et de son refus de toute relation sexuelle. Mais l'infidélité de l'époux, fut-elle chronique n'est pas une raison suffisante pour l'obliger à la répudiation ; encore que ce point fut l'objet de discussions jésuitiques entre rabbins.

Vous avez probablement remarqué que la réponse de Jésus est, au contraire, symétrique puisque, selon lui, l'homme et la femme sont adultères quand ils contractent un nouveau mariage. Le droit machiste asymétrique est remplacé par une interdiction symétrique mettant l'homme et la femme à égalité devant Dieu et devant l'humanité.

Citation modifiée homme / être humain se sépare de ses parents

Le texte grec renforce cette symétrie en modifiant la citation de Genèse 2,24. Là où l'hébreu disait l'homme #$y)i ('iych) quittera son père et sa mère, le grec porte anqrwpov, l'être humain en général et non pas aner l'homme masculin.


Commentaire sur Deutéronome 24,1-4

Source du droit

Puisque la question porte sur le droit applicable à la répudiation, il est nécessaire de se reporter à la Loi, donc à Moïse réputé le législateur pour Israël et mythiquement le rédacteur unique du Pentateuque.

Les pharisiens, interrogés par Jésus, indiquent que Moïse a permis d'écrire une lettre de répudiation. Comme la Torah n'était pas codifiée, numérotée en chapitres et en versets, ils ne donnent pas la référence de la source de la loi, mais j'espère que vous me faites confiance si je vous dis que la seule occurrence de cette règle est celle lue à l'instant en Deutéronome 24.

Loi apodictique, deux lois en une

Ce passage semble exposer le cas d'un mariage, d'une séparation et d'une tentative de reconstruire le même couple. C'est aujourd'hui parfaitement légal et n'est pas exceptionnel.

J'ai un cas parmi mes ancêtres maternels au moment de la Révolution en Champagne ; Maurice TARIN le grand-père paternel du grand-père paternel de ma grand-mère maternelle a épousé Françoise CHANTELOU en 1793, a divorcé en l'an 10 et l'a réépousé en l'an 12, ils ont eu sept enfants.

La tradition unanime n'a pas lu ce passage comme une seule loi il est interdit d'épouser la femme dont on s'est séparé, mais comme deux lois : une loi positive il est possible de répudier sa femme et une loi négative il est interdit de réépouser cette femme.

Seule la première nous intéresse ici. Si un homme a quelque chose à reprocher a sa femme et donc qu'elle cesse de lui plaire, il peut la répudier avec une attestation de rupture qui lui permet d'être prise par un autre homme. Il n'y a aucune indication des raisons de ce reproche et certains anciens commentateurs acceptaient que la critique porte sur un repas trop cuit et immangeable.

Le débat traverse les évangiles car si vous avez entendu que Marc refuse la répudiation en toutes circonstances, le passage parallèle de Mathieu, chapitre 19, verset 9 stipule celui qui répudie sa femme, sauf pour inconduite sexuelle, et en épouse une autre commet l'adultère. Matthieu admet la répudiation si la femme se prostitue, pratique la zoophilie ou est lesbienne, cat telle semble être la signification du grec porneia utilisé ici. Comme Matthieu écrit après Marc et d'après son évangile, on peut penser qu'il a atténué la rigueur morale de Jésus exprimée par Marc pour tenir compte de difficultés rencontrées au sein des premières communautés chrétiennes.

Répudiation

Cette répudiation n'est pas un acte juridique prononcé par un juge comme l'est actuellement un divorce, c'est un acte unilatéral de l'homme qui décide de congédier son épouse, laquelle n'a pas d'avis à donner et ne peut encore moins le refuser. Comme le mariage, c'est une démarche civile et non pas un acte religieux. Le seul formalisme exigé, c'est la remise d'un document écrit qui permet à l'ancienne épouse de récupérer ses biens personnels et de recouvrer sa liberté de contracter une nouvelle union.

Cette répudiation est analogue à la rupture d'un PACS aujourd'hui par simple déclaration par l'un des contractants au greffe du Tribunal d'Instance. C'est d'ailleurs une cause essentielle de la réticence ou du désaccord manifesté par des théologiens chrétiens, tant catholiques que protestants, lors des discussions préalables au vote de la loi sur le PACS. Ce contrat civil, qu'il soit entre homosexuel(le)s ou hétérosexuels peut être rompu unilatéralement sans intervention d'un tiers s'assurant de la volonté commune des parties ou de la volonté irréfragable de l'une d'elles, de la juste dissolution de la communauté de biens et d'une situation claire et respectueuse de l'avenir des éventuels enfants. La prise de pouvoir unilatérale d'un conjoint sur l'autre, que ce soit au mariage, pendant l'union ou lors de sa rupture, n'est pas acceptable d'un point de vue chrétien.


Commentaire sur Genèse 2, 4 … 24

Citations du Premier Testament par Jésus

Pour contrer les pharisiens qui sollicitent une citation de la Torah en appui pour leur argumentation, Jésus oppose une autre citation : Au commencement de la création Dieu les fit mâle et femelle, c'est pourquoi l'être humain quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme et les deux seront une seule chair.

Citation contre citation, … sauf que la citation de Jésus n'existe pas, enfin pas telle quelle, il s'agit d'un agglomérat de deux citations.

Aligner des citations disparates était monnaie courante dans les commentaires rabbiniques et encore aujourd'hui dans certaines Églises Évangéliques, mais c'est assez mal vu à l'Institut Protestant de Théologie. Même si le chapitre 1 et le chapitre 2 de la Genèse sont physiquement assez proches l'un de l'autre, ils ont été écrits avec un décalage de plusieurs siècles pour servir deux théologies typées. Les associer est assez osé, mais Jésus osait souvent prendre des libertés avec les règles religieuses.

Création de Mda)a (adam'), l'Être humain

Le texte proposé pour aujourd'hui est le chapitre 2 de la Genèse, le second dans le livre, mais écrit en premier, plusieurs siècles avant le mythe de la création en sept jours exposé dans le premier chapitre. Aujourd'hui, si j'ose ainsi m'exprimer, hwhy (YaHWéH) forme Mda)a (adam') à partir de la poussière de la terre.

Ce n'est sans doute pas utile d'enfoncer des portes ouvertes en rappelant qu'il ne s'agit pas de monsieur Adam car Mda)a (adam') est un substantif commun désignant l'humanité dans son ensemble ou un être humain membre de cette humanité. Il ne s'agit pas d'un homme du sexe masculin, désigné en hébreu par #$y)i ('iych), mais d'un être humain, quelque soit son sexe. D'autres langues sont aussi précises : en allemand Mann et Mensch, en anglais man et mankind, mais le français est ambiguë ; la fiction Homme, avec un H majuscule est inaudible, c'est pourquoi j'ai utilisé être humain dans ma traduction.

De plus le texte nous indique que l'être humain est façonné en premier sur une terre vide et aride où il ne pouvait y avoir aucun jardin, aucune culture puisque personne n'était là pour cultiver la terre. Par rapport à l'autre mythe de la création, il faut noter que la terre, en tant que monde minéral, préexiste au façonnage du monde vivant, animal et végétal et que le texte ne dit rien de la création des astres, des cieux et de la planète bleue qui nous accueille.

Ensuite, Dieu plante un jardin, mais seulement quand l'être humain est là pour s'en occuper. Cette vision est celle d'un Dieu créateur de la vie végétale qui nous la fournit sans condition, mais Dieu ne peut créer le monde végétal, ou n'a l'idée de le faire, que quand nous sommes là pour le gérer. Celles et ceux d'entre vous qui ont un jardin, savent bien, que planter quelques graines ou des oignons n'est rien par rapport au travail continu d'arroser, biner, éclaircir les semis, accrocher les haricots, mettre et ajuster les tuteurs des tomates, sarcler les mauvaises herbes, et j'en passe, avant de profiter du premier fruit de ce jardin. Dieu est créateur quand et seulement si, nous pouvons être les co-créateurs.

(Ne pas) Être seul, l'Être Unique

Voici donc que hwhy (YaHWéH) crée l'être humain et le plante au milieu du jardin. Et alors ? Alors rien, semble-t-il. L'être humain s'ennuie. Il a beau sarcler les mauvaises herbes, la situation n'est pas satisfaisante. Aucun dialogue n'est possible avec les végétaux ; on se lasse vite de raconter des histoires salaces aux tomates pour les faire rougir ! La mayonnaise de la création ne fonctionne pas.

Aussi hwhy (YaHWéH) dit au verset 18 : Il n'est pas bon que l'être humain soit seul. L'idée de la création était bonne, antienne qui est répétée sept fois dans l'autre mythe de la création Dieu vit que cela était bon, mais la réalisation de Genèse 2,4-17 ne l'est pas. Pourquoi ?

S'il n'était pas bon qu'il n'y eût qu'un être humain, il suffisait à Dieu d'en faire plusieurs, de reprendre de l'argile du sol et de continuer à la malaxer et à lui souffler le souffle de vie pour augmenter la population de la terre, ou de cloner le premier 'adam pour en faire plusieurs. Rapidement l'être humain ne serait plus seul et le problème serait réglé. Et bien non, ce n'est pas ce qui nous est dit, il ne suffirait pas qu'il y ait plusieurs êtres humains pour qu'il ne soit plus seul.

Puisque la solution n'est pas la multitude de semblables, c'est que le problème n'était pas la solitude de l'être humain. D'ailleurs le texte hébreu ne me semble pas parler de solitude. Je lis mot-à-mot Il n'est pas bon que l'être humain soit wOdbal; (le-vad-ô) pour une séparation de lui, c'est-à-dire qu'il vive séparé du monde, pour lui-même ou que sa vie ait en soit une signification. Car qui est celui qui est pour lui ou en lui, qui est sa propre signification, qui trouve en lui sa source et son achèvement, qui se suffit à lui-même et existe en étant seul, le seul de son genre ? Vous le savez, c'est celui qui est, c'est Dieu, l'Unique, le Un. Le Seul du verset 24 est en opposition à Unique.

C'est ainsi que le verset est lu par Rachi, commentateur juif et champenois au Moyen Âge : Il n'est pas bon... Pour qu'on ne dise pas qu'il y a deux autorités : le Saint béni soit-Il en-haut, c'est-à-dire Dieu, seul et sans compagnon, et l'homme ici-bas, seul et sans compagnon (cité dans l'ouvrage Pirqé de Rabi Eli'èzèr, au n° 12).

Le risque énoncé par Dieu, n'est pas que l'être humain baille aux corneilles comme certains paroissiens pendant une prédication trop longue, mais qu'il se prenne pour le Seul, pour la divinité. Le péché ce n'est pas d'abord désobéir à des lois divines comme le délit est de désobéir à des lois humaines, c'est se prendre pour Dieu en décidant ce qui est le bien et le mal pour soi, en se prenant comme source de la règle et comme mesure de son seul intérêt.

Une aide qui lui soit en vis-à-vis

Pour contrer le risque Dieu décide de lui faire une aide ; l'hébreu est 'ezer, ce mot indique une aide, un secours. Vous voyez qu'il s'agit toujours de la même idée, l'être humain a besoin d'une aide, pas d'un simple compagnon, d'une simple compagne à côté, mais d'une aide pour éviter de sombrer dans le risque énoncé, celui de n'exister que pour soi, de se prendre pour Dieu ou pour un dieu.

La particularité de ce mot 'ezer est que, dans la Bible, il est le plus souvent un qualificatif associé à Dieu, soit 16 occurrences sur les 19 situées en dehors de notre péricope, par exemple :

Dieu se propose donc de donner à l'être humain une aide qui soit son lieutenant, son tenant lieu de Dieu. Dieu est le Tout Autre qui ne peut pas être présent physiquement à nos côtés en permanence sous peine d'annihiler notre liberté, mais quelqu'un d'autre sera en permanence notre aide.

Dieu décide de lui faire une aide qui lui soit son vis-à-vis. Les traductions publiées disent semblable à lui, qui lui convienne, qui lui corresponde, qui lui soit accordé, qui lui soit assortie, qui soit sa pareille ou qui lui ressemble ; la multiplicité des traductions indique une difficulté importante.

Cette aide devra être wOd@gEnEk@; (kenêgedô), c'est-à-dire par le jeu du préfixe k@ (k) et du suffixe wO (ô) : "comme son dgEnE (neged)". Neged est un substantif indiquant une présence qui peut être devant ou à côté et qui est dérivé d'un verbe dgAnF (nagad) signifiant répondre ou dialoguer. Ainsi l'aide devra être aux côtés ou en face de l'être humain pour entamer un dialogue qui lui permette d'échapper à la tentation de se prendre pour Dieu.

Être Dieu, nommer, devenir dieu

Et Dieu se met à créer des animaux, ceux sur le sol et ceux dans l'air. L'être humain ne semble pas être partie prenante à la définition de ces bêtes. Cependant Dieu lui amène tous les oiseaux, tous les bestiaux et toutes les bestioles pour qu'il leur donne un nom : chien, aigle, moustique, et cætera … Il est nécessaire que chaque objet et chaque être ait un nom, et c'est l'être humain qui attribue ce nom.

Cela semble anodin, mais c'est plutôt extraordinaire.

Ainsi Dieu fait participer l'être humain à sa création ; Dieu donne la forme et la vie, tandis que l'être humain donne par le nom la capacité à être connu et reconnu. Dieu donne à l'être humain d'utiliser un attribut divin, d'être co-auteur de la création. Comme dit le psalmiste Qu'est-ce que l'être humain, Seigneur … à peine le fis-tu moindre qu'un dieu !

La côte et le côté, le siamois séparé en vis-à-vis

Comme aucun animal ne constitue une aide, l'histoire continue. Vous avez sans doute appris à l'école biblique que Dieu a pris une côte à 'Adam et qu'il en a fait une femme. J'espère qu'on ne dit plus cela aux enfants et adolescents car je pense que ce n'est pas ce que dit le texte ; en cela je suis Rachi et d'autres commentateurs israélites.

Comme vous le savez sans doute, l'hébreu ne s'écrit ordinairement qu'avec les consonnes, tandis que les voyelles sont interprétées lors de la lecture. Dieu prit à l'être humain une h(lfc; (tsala'), une CT (consonnes de "côté") ou plutôt une CST puisque l'accent circonflexe de côté remplace un "s" comme dans l'adjectif "costal". Ce CST peut certes être une côte, mais peut aussi bien désigner un côté, le côté de l'être humain.

Rachi écrit : C'est pourquoi on enseigne que l'être humain avait été créé avec deux visages (Berakhoth 61a, Beréchith raba 17, 6). L'image sousjacente du verset 21 semble être celle d'un être siamois, indifférencié et dont l'opération de séparation permet de distinguer deux êtres vivants devenus indépendants et identifiables sexuellement. Tout de suite la moitié séparée prend le nom de ha#@$)i('ichchah) femme, substantif commun habituel pour désigner un être fémininement sexuée.

Avant l'intervention "chirurgicale", il y avait un être humain qui formait un tout vague et informe, après elle, il y a un être humain et une être humain. Tous deux découlent également de la création initiale, ont été façonné(e) et insufflé(e) par Dieu. De plus le verbe utilisé pour bâtir la femme n'est pas celui utilisé au verset 7 pour façonner l'être humain initial, il ne s'agit pas d'une seconde création ex nihilo, mais, comme disent les chirurgiens de reconstruire l'autonomie des êtres séparés.

C'est un peu ce que montre, sur le recto de votre feuille d'annonce, la photographie d'un chapiteau de la cathédrale d'Amiens où une femme déjà formée est tirée de l'homme assoupi.

C'est ainsi qu'un époux peut dire en vérité ma moitié en parlant de son épouse, non pas qu'elle ne vaut que la moitié d'un homme lors des successions ou lors des témoignages au tribunal, mais parce qu'elle est la moitié de l'être humain originellement indifférencié. Les femmes constituent la moitié du ciel comme le disait le président Mao Dsé Dong.

Tout de suite la moitié séparée prend le nom de femme, un être fémininement sexué. L'autre moitié n'est appelé homme qu'au verset suivant, à nous les hommes, il nous faut souvent un peu plus de temps qu'à vous les femmes pour comprendre ce qui se passe. En construisant la femme, Dieu construit pareillement l'homme ; le fait de refermer les chairs du corps de l'homme après avoir séparé la femme le libère aussi de la gangue de l'être asexué unique qu'il était auparavant.

La parole libérée par l'altérité

Cette femme n'est plus au côté de l'homme, elle est libre de ses mouvements et peut donc être placée face à l'homme, elle est maintenant son vis-à-vis.

Le verset suivant, le 23 introduit deux nouveautés :

Jusqu'à présent la Bible ne nous avait rapporté aucune parole humaine. L'être humain ne s'était pas explicitement adressé à Dieu probablement parce qu'on ne parle pas à Dieu avec des mots ordinaires, il n'a pas non plus parlé aux oiseaux et aux animaux qu'il nommait ; et il était seul et n'avait personne à qui s'adresser.

Mais maintenant l'être humain dit : … Le fait qu'il y ait désormais un vis-à-vis libère la parole, la rend possible. Pour qu'ait pu se développer cette activité spécifiquement humaine qu'est la parole articulée, il fallait quitter l'unicité de l'être humain pour atteindre l'universalité de l'espèce humaine et particulièrement la dualité des sexes.

J'ai indiqué tout à l'heure que le mot hébreu traduit par vis-à-vis dépendait d'un verbe dgAnF (nagad) signifiant répondre ou dialoguer. La séparation a permis à l'homme de trouver la parole, ce que n'était possible ni avec Dieu, ni avec les animaux, de dialoguer avec une vraie interlocutrice, un autre parlant face à soi.

Femme, Homesse ou Hommelette et Homme

Il dit : celle-ci on l'appellera femme car c'est de l'homme qu'elle a été prise. Cette phrase est assez incompréhensible en français, car on ne peut pas entendre pourquoi le mot femme serait tiré du mot homme comme la femme a été tirée de l'homme.

En hébreu femme se dit ha#@$)i('ichchah) et l'homme se dit #$y)i ('iych). Ces mots relèvent de deux étymologies indépendantes, mais vous avez noté leur ressemblance euphonique ; de plus la terminaison ha (ah) est en hébreu la marque du féminin, comme notre "e" final, chat donnant chatte. Le mot hébreu femme semble être la forme féminine du mot homme ; en français c'est difficile à traduire puisque homme se termine déjà un par un "e" qu'on ne saurait ajouter pour donner la forme féminine.

Si j'osais, je dirais que le ha#@$)i('ichchah) hébreu semblant être le féminin de #$y)i ('iych), l'homme, pourrait être traduit par hommesse, comme la tigresse est la femelle de tigre. On pourrait aussi inventer un affectueux hommelette ; mais vous diriez que mon néologisme ne casse pas des œufs, aussi en disant cela je marche sur des œufs dans la crainte de me faire traiter de phallocrate. Mesdames on vous appellera hommesses car c'est de l'homme que vous avez été prises.

Pourquoi c'est pourquoi Union ou distinction ?

Le verset suivant, le 24ième, commence par c'est pourquoi pour, semble-t-il donner une conclusion logique, l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme.

Je dois vous avouer, et pourtant cela fait plusieurs semaines que je rumine ces textes, je n'ai toujours pas compris la relation de causalité entre la création de l'être humain, puis la construction de l'homme et de la femme et la nécessité de quitter sa famille paternelle et maternelle pour s'installer en couple avec une femme.

D'autant plus que dans la société hébraïque, comme dans la société paysanne occidentale jusqu'à il y a peu, l'homme ne quittait pas sa famille et restait à la ferme avec ses parents, c'était plutôt la femme qui quittait sa famille pour venir dans la famille de son époux.

L'histoire de la création est une histoire de distinction. Dans l'autre récit du premier chapitre de la Genèse, Dieu sépare les eaux du haut des eaux du bas, le sec de l'humide, la lumière des ténèbres et les humains des animaux. Dans notre texte, Dieu sépare l'homme de la femme après une vaine tentative de création d'un humain unique voué à la solitude. De ce principe de distinction la Bible tire un principe de conjugalité.

Seul le mot corps est commun à deux réflexions sur la nature humaine et a permis de concaténer deux récits disjoints, l'un sur la distinction des sexes, l'autre sur la nécessaire union de personnes sexuées. Cette union est soumise à l'interdit de l'inceste et oblige les conjoints à se séparer de leurs parents pour établir un nouveau couple sans confusion des générations.

Recomposition de filiation à conjugalité

La conjugalité entre un homme et une femme permet aux êtres sexués de reconstituer un seul corps, de revivre temporairement un état de siamois qui avait dû être cassé par Dieu pour que l'un et l'autre puisse vivre comme humains, c'est-à-dire séparément.

Vivre en couple, c'est vivre une série de va-et-vient entre un état fusionnel et un état distinctif, c'est réaliser un équilibre fragile entre :

C'est par cette double proximité et distance que, dit la Bible, chacun et chacune trouve en l'autre l'aide qui lui soit à la fois assortie, en vis-à-vis et en côte-à-côte.

Différemment et plus globalement, c'est à quoi nous sommes invités en Église ; nous allons célébrer le repas du Seigneur en disant communier au même corps. Nous sommes appelés symboliquement à faire corps autour de Jésus le Christ ; ce repas conclut et renforce le sentiment fraternel et sororal que nous sommes réputés avoir en Église, celui de trouver en tout membre de la communauté un ou une aide qui nous soit un dialogue en vis-à-vis, c'est ainsi que nous pourrons ainsi nous reconnaître et être connu comme être humain désiré par Dieu afin de faire de cette terre un monde fraternel.


Retour à l'Évangile

Mais il est temps de revenir à l'évangile de Marc avant de conclure.

Ne pas séparer, mais que Dieu a-t-il uni ?

La conclusion donnée par Jésus à son enseignement public est un ordre c'est pourquoi, que l'être humain, homme et femme, ne sépare pas ce que Dieu a uni. Mais pourquoi ce c'est pourquoi ? En quoi la citation de Genèse indiquant que l'homme et la femme dans le couple ne seront qu'une seule chair implique-t-elle le refus de la séparation ?

Et surtout qu'est-ce que Dieu a uni, comment savoir si le couple a été uni au sens de Dieu ? La question tarabuste tous les croyants qui ne se supportent plus en tant que couple et qui envisagent la séparation, quel que soit le statut juridique de leur union, mariage ou concubinage.

Je crois que cela reste un mystère pour toutes celles et tous ceux qui en sont passé par là. Mais comme prédicateur, je crois qu'il faut prendre le texte tel qu'il est en acceptant l'illogisme apparent du raisonnement. Le texte ne nous dit que Dieu a uni que quand il est question de la séparation ; auparavant il n'y a nulle mention que Dieu a uni quand l'homme s'est attaché à sa femme pour qu'ils ne fassent qu'une seule chair.

Il me semble que le bibliste indique que Dieu unit quand l'homme et la femme s'unissent, ipso facto. Ce n'est pas le maire, encore moins le pasteur qui unit au Nom de Dieu, ce sont les conjoints qui, volens nolens, s'unissent devant le nom de Dieu, qu'ils passent ou non devant le maire et le pasteur ; c'est d'ailleurs la compréhension la plus stricte du sacrement du mariage dans l'Église Catholique Apostolique et Romaine.

Cependant j'aurais tort de m'arrêter à cette affirmation. Car le bibliste n'a pas fait un absolu de cette union du couple. Il l'a conditionné à sa finalité, finalité qui n'est pas la descendance, vous n'avez rien entendu ce matin qui impose au couple d'avoir des enfants. La finalité est que l'homme et la femme ait l'autre comme une aide en vis-à-vis, en dialogue. Dieu unit cette vision du couple, s'aider l'un l'autre en s'aimant. Dieu unit le dialogue et, j'ose le dire, répudie le refus de la parole commune et de l'assistance mutuelle.


En appendice

En appendice, en quoi ces textes méritent notre attention ce dimanche ?

Pour celles et ceux qui vivent en couple, il me semble qu'ils soulèvent une interrogation quotidienne :

Mes questions ne veulent pas exclure les célibataires, veufs et divorcés. Outre le fait qu'on peut désirer et retrouver un conjoint à tout âge, il convient d'élargir la question à tous les humains que nous côtoyons chaque jour :

Puisque nous avons vu que Dieu est le vrai aidant, suis-je un lieutenant de Dieu, un tenant lieu de Dieu pour fournir une aide appropriée à tous mes prochains qui en ont besoin ?


Amen !


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Date de création : 6 octobre 2009.
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