Rendez à César ce qui est à César

et à Dieu ce qui est à Dieu

Une version raccorde de cette prédication a été donnée le 19 octobre 2014 au Temple de Die dans la Drome.

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Sommaire

Les textes bibliques

Pour ce culte, je me suis appuyé sur les textes bibliques suivants qui sont ceux proposés par le lectionnaire commune des Églises Chrétiennes francophones.


Ésaïe 45,1-6

1 Voici ce que dit ADONAÏ à son messie :

  • Je suis ADONAÏ, et il n'y en a pas d'autre.

1 Thessaloniciens 1,1-5a

1 Paul, Sylvain et Timothée à l'Église des Thessaloniciens qui est en Dieu, le Père, et dans le Seigneur Jésus-Christ.

2 Nous rendons toujours grâce à Dieu pour vous tous, et nous faisons mention de vous dans nos prières.

3 Continuellement, nous nous souvenons de tout ce qui vous caractérise : l'œuvre de la foi, le travail de l'amour et la persévérance de l'espérance de notre Seigneur Jésus-Christ, devant notre Dieu et Père.

4 Nous savons, (sœurs et) frères aimés de Dieu, que vous avez été adopté(e)s,
5 car notre bonne nouvelle ne vous est pas advenue seulement en parole,
mais aussi en puissance, [et] en un esprit sanctifié et en surabondance.


Mathieu 22,15-21

15 Les pharisiens se concertèrent pour voir comment piéger Jésus par son propre enseignement.

16 Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d'Hérode, pour lui dire :

18 Mais Jésus, connaissant leur perversité, riposte :

Ils lui présentent une pièce d'argent.

20 Il leur demande :

21 Ils répondirent :

Alors il leur dit :

  • Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.

La Prédication

Frères et sœurs


Paul, Sylvain, Timothée et les Thessaloniciens

Paul et ses acolytes

Ce début de la première lettre aux Thessaloniciens nous cite trois locuteurs Paul, Sylvain et Timothée ; Paul associe deux de ses assistants, Sylvain ou Silas qui lui a été envoyé par l'Église de Jérusalem et Timothée un judéo-grec que Paul avait rencontré et converti à Lystre puis adjoint lors de ses voyages missionnaires.

Donc Paul ne joue pas perso mais collectif ; la renommée n'empêche pas le travail en équipe.

Élus, choisis, adoptés

Le texte ne présente pas de difficultés, sinon l'adjectif utilisé au verset 4 pour désigner les frères et sœurs. L'adjectif est souvent traduit par "élu" ou "choisi".

Mais le verbe "élire" est incompréhensible, car on voit mal Dieu former le collège électoral à lui tout seul et mettre son bulletin dans l'urne pour élire un peuple, Israël, qui n'était d'ailleurs pas forcément candidat à supporter la responsabilité d'être le peuple élu de Dieu.

Le verbe grec dont dérive l'adjectif εκλογη utilisé ici est composé du préfixe εκ (vers l'extérieur) et du verbe λεγω (dire, parler). Il ne s'agit donc pas d'élire, d'ex-lire mais d'ex-dire. Dieu a parlé pour faire sortir les Thessaloniciens hors du lot des païens et des juifs pour qu'ils connaissent et reconnaissent Jésus.

Le terme "choisir" traduit bien cette idée. Dieu a appelés les croyants et ils lui ont répondu. Et comme les chrétiens ont reconnu Dieu pour père, lui nous a appelés ses fils. Cependant nous ne sommes pas ses enfants de sang qui viennent de façon naturelle ; nous somme les enfants choisis pour devenir des fils, ce qui est le cas des enfants adopté(e)s qui sont choisi(e)s ou accepté(e)s comme des fils ou filles. D'où ma traduction.

Quant à nous, il nous est demandé de reconnaître Dieu comme un père adoptif, notre père adoptif. C'est un rapport un peu particulier que doit entretenir un enfant adopté avec celui qui n'est pas son père biologique, mais un père adoptif, ou un parâtre.

Nous ne devons rien à notre adoptant puisque nous ne lui devons pas la vie, mais nous lui devons tout puisqu'il nous accompagne, nous guide, nous nourrit. Accordons-lui accordons notre reconnaissance.

La bonne nouvelle

Vous avez remarquez que Paul motive le choix, l'élection, l'adoption des Thessaloniciens par Dieu, il utilise la conjonction "car" qui indique le préalable justifiant cette adoption par Dieu et qui lui est nécessaire.

L'évangile, c'est-à-dire la bonne nouvelle exprimée par Jésus, n'est pas seulement une parole de Paul, mais elle se manifeste …, non, elle est manifestée par les Thessaloniciens

Je reviendrai sur cet aspect globalisant après avoir commenté les autres textes du jour.

Nous nous réclamons du qualificatif de chrétiens. Nous sommes aussi invités à manifester la bonne nouvelle magnifiée par Jésus en actes, par intelligence et sans limite. Reste à savoir comment.


Le prophète Ésaïe et Cyrus

Ésaïe

Le chapitre 45 fait partie du second Ésaïe, c'est-à-dire du message adressé à la classe supérieure du peuple qui avait été exilée à Babylone par le roi assyrien Nabuchodonosor II d'abord vers 597 puis vers 586, enfin vers 581, avant l'ère commune et qui sera autorisée à revenir par le Cyrus dont on nous parle ici.

L'objectif du deutéro-Ésaïe est de consoler les exilés aspirant à rentrer au pays et de les exhorter à avoir confiance en leur Dieu et à reformuler leur religion, ce qu'ils firent en y écrivant la majeure partie de la Bible hébraïque.

Le nom du prophète Ésaïe est tout un programme, en hébreu, il signifie Dieu sauve ou Dieu libère, c'est la même chose. Et comme un prophète est celui qui parle au nom de Dieu, et non pas celui qui annonce l'avenir, ce livre apporte aux israélites, et à nous-mêmes, un message extra-ordinaire Dieu dit que Dieu libère.

Et ce passage est justement un passage de libération.

Cyrus

Quelques 60 ans après la déportation, Nabonide le roi de Babylone avait déserté sa capitale officielle et négligeait ses devoirs envers Mardouk, la divinité de la ville. En septembre 539 la ville ouvrit ses portes devant le roi de la Perse, Cyrus, qui s'empara sans combat de la ville puis du royaume.

On peut raisonnablement penser que Cyrus avait envoyé des espions avant d'encercler Babylone, pour s'enquérir de l'état des forces militaires et du moral des habitants. Les espions ont récoltés des informations positives pour l'envahisseur lequel a ensuite favorisé les informateurs. On retrouve cette idée transposée dans le texte ultérieur de l'entrée des hébreux en Canaan, vous vous reporterez au second chapitre de Josué.

Cyrus n'avait donc aucune raison d'être en colère contre les babyloniens, en particulier contre les exilés qui s'étaient bien intégrés dans la ville et y occupaient des places de choix. Les notables locaux avaient préféré l'envahisseur qui allait restaurer les cultes traditionnels des Dieux, qui de Mardouk, qui de ADONAÏ. Au lieu de détruire la capitale du royaume annexé comme cela se faisait habituellement, Cyrus va s'appuyer sur les élites locales

D'une part, il prend des Babyloniens pour diriger la ville, d'autre part, il invitera les Judéens exilés à rentrer au pays pour le représenter et prendre la direction de cette province qui avait été délaissée par l'occupant précédent. Seule une petite partie des exilés repartirent en Judée, les autres restèrent à Babylone et y développèrent la pensée religieuse, notamment en écrivant le Talmud qui développe et explicite la pensée religieuse israélite.

Le retour partiel des exilés a eu lieu probablement dans les années 520 et la communauté israélite se reconstitua sous la direction du gouverneur Sheshbazar, du grand prêtre Josué et de Zorobabel, descendant de la famille davidique. Vous connaissez les livres d'Esdras et de Néhémie qui relatent la reconstruction du pays.

ADONAÏ

Le prophète indique en fin du verset 4 que Cyrus, avant d'arriver à Babylone, n'avait jamais entendu parler d'ADONAÏ, le petit Dieu local d'un petit clan qui avait été sévèrement vaincu 60 ans auparavant, preuve que son Dieu n'était pas très puissant.

Mais puisque que le nouveau roi avait besoin d'une élite judéenne, il lui fallait bien composer avec leur Dieu ; il les autorisa à repartir et à construire un temple à Jérusalem selon les nouvelles règles pensées lors de l'exil et formalisées dans les prémisses de la Torah écrits à Babylone.

Et a posteriori le prophète donne un sens à l'arrivée et la victoire de Cyrus suivant l'adage bien connu puisque ces événements s'imposent à nous, faisons semblant de les avoir organisés.

Ainsi aux yeux des israélites exilés comme à ceux des judéens restés au pays, ADONAÏ est manifesté comme le seul Dieu qui reconstruit le monde en déléguant Cyrus pour restaurer l'ordre religieux en Judée. ADONAÏ passe ainsi du statut d'un Dieu d'un peuple dans un pays à celui du seul Dieu ayant autorité sur le monde ; le peuple hébreu hénothéiste devient peuple juif monothéiste.

Remarquez que la restauration religieuse n'aura aucune répercussion politique, le royaume indépendant de Judas ne sera pas restauré et la Judée deviendra une petite province de l'empire, et même une sous-province dépendant d'un gouverneur, lui-même sous les ordres du satrape de Syrie et pas directement de l'empereur.

Messie

Un des points intéressants de ce chapitre est la manière dont ADONAÏ est réputé interpellant le roi. Le verset 1 indique que Cyrus est nommé "messie". Seules la TOB et la Colombe osent utiliser ce mot alors que toutes les autres traductions indiquent "l'oint" l-apostrophe-o-i-n-t, ou "celui qui a reçu l'onction".

Certes l'oint et le messie c'est la même chose, mais qui sait ce qu'est un oint ? Faites un sondage dans les rues de Die, vous n'aurez pas 5 % de réponses correctes. Quitte à être incompris, autant utiliser le mot technique juste, celui que l'hébreu écrit : le הַמָשִׁיחַ , "ha-messiah" le messie, plus exactement "son messie" ; celui que la LXX a traduit logiquement par χριστος "christos" et la vulgate par "christus", le christ. Selon Ésaïe, Cyrus est le christ de Dieu.

Dans la Bible, qui reçoit l'onction, c'est-à-dire qui est couvert d'huile ? En vrac et sans ordre protocolaire, le grand-prêtre (voir par exemple Lévitique 4,3 ou Exode 29,7), le prophète (voir 1 Chronique 16,22, Psaume 105,15 ou Ésaïe 61,1) et le roi (1 Samuel 2,10 et 10,1).

On y lit à propos de Saul qui serait le premier roi du royaume encore unifié d'Israël et de Judas : Samuel prit une fiole d'huile qu'il versa sur la tête de Saül. Il l'embrassa et dit : Le SEIGNEUR t'a conféré l'onction pour que tu sois chef sur son patrimoine.

Comme, selon la tradition, Saul invente la royauté en Israël et devient le premier roi en unifiant les tribus sous son autorité, ainsi Cyrus devient le nouveau roi pour Judas et assure son existence et sa reconstruction.

Le texte n'en déduit pas que Cyrus devint croyant en ADONAÏ, ici le prophète ne se préoccupe pas de religion mais du pouvoir civil. L'autorité est magnifiée car l'auteur est celui qui fait vivre. De même que l'auteur de romans crée des personnages et les fait vivre, et mourir, ensemble dans une histoire, de même la fonction de l'autorité d'un pays est de mettre ensemble des sujets ou des citoyens et de mettre en place des règles, des lois qui autorisent la vie commune.

J'ai indiqué tout à l'heure que le retour au pays n'eut lieu qu'une quinzaine d'années après l'arrivée au pouvoir de Cyrus. C'est parce que l'empire ne pouvait accepter le constitution d'une province un peu autonome en Judée que si elle possédait un système permettant de construire une cohésion sociale et de sanctionner éventuellement les déviants. C'est ce que nous appelons un code législatif. Ces années ont été utilisées pour formaliser la Bible, la Torah qui sert de référence juridique pour la nation juive.

C'est le moment où se formalise le Lévitique. On érige les condamnations à la lapidation les femmes et hommes infidèles (Lv 20,10), ceux qui disent du mal de leur père (Lv 20,9), les hommes homosexuels (Lv 20,13), les incestueux (Lv 20,12), les zoophiles (Lv 20,15), les blasphémateurs (Lv 24,16), les meurtriers (Lv 24,17), ceux qui ont des contacts avec l'esprit des morts (Lv 20,27) ; on condamne aussi à l'exil l'homme qui a des relations sexuelles avec son épouse pendant ses règles (Lv 20,18).

Ainsi, selon Ésaïe, Dieu s'adjoint un peuple qui a besoin d'une autorité, alors royale, aujourd'hui républicaine, et d'un référentiel commun, alors la Torah, aujourd'hui la constitution et les codes. Dieu n'est pas contre le pouvoir civil et ne l'ignore pas, il l'authentifie par son onction et la légitime par l'appel. Le chrétien à la suite ne peut ignorer l'état et ses représentant, s'en détourner comme ramassis d'impuretés et de compromissions, puisque ADONAÏ lui-même s'est choisi un roi, qui plus est un roi athée pour donner sens au peuple et à la communauté croyante.


Jésus, les pharisiens, les hérodiens et César

Passons maintenant à la seconde alliance, le texte de Mathieu, où des juifs posent à Jésus une question relative au pouvoir, en particulier à l'argent, le nerf du pouvoir.

Pharisiens et Hérodiens

Je dis "des juifs", mais ce n'est pas n'importe lesquels. On nous dit que les pharisiens se concertent. Les pharisiens d'alors, ce sont les pasteurs d'aujourd'hui, enfin s'ils étaient plus nombreux, c'étaient des juifs pieux qui interrogeaient continuellement la Torah afin de savoir à chaque instant trouver et édicter la conduite juste sous le regard de Dieu. Les pharisiens étaient des provinciaux assez peu influents à Jérusalem mais fort implantés dans les bourgs de Judée et surtout de Galilée.

Les pharisiens s'opposaient à Jésus parce qu'ils le trouvaient trop libéral ; en résumé, ils lui reprochaient de ne pas être assez fidèle aux textes fondateurs, d'interpréter la Loi dans un sens trop favorable à la modernité, trop souple avec les pécheurs et encore plus avec les pécheresses.

Mais les pharisiens ne sont pas ici tous seuls, ils s'allient avec les Hérodiens que vous connaissez peut-être moins bien. Les Hérodiens étaient des nostalgiques d'un pouvoir royal d'Hérode, le roitelet régnant au tournant du siècle : dans un vocabulaire actuel ils constituent le parti du pouvoir. Ce n'est pas un parti religieux, mais le parti politique du pouvoir, le regroupement des nantis. C'est le parti de la capitale Jérusalem.

Cette délégation des pharisiens et des hérodiens, c'est une alliance contre nature. D'un point de vue politique, les hérodiens sont les vassaux des occupants romains tandis que les pharisiens s'opposent à leur présence sur la terre sainte. D'un point de vue religieux, les hérodiens sont partisans d'une loi immuable, les pharisiens pour sa discussion et sa reformulation perpétuelle.

Alors que font-ils ensemble.

La question piège

Matthieu annonce la couleur pour éviter de prendre la question posée au premier degré. C'est un piège. Mais pourquoi est piégeuse la question Est-il permis, oui ou non, de payer l'impôt à César ? ?

Cette question divise les questionneurs. Les Hérodiens sont évidemment pour, puisque l'impôt sert le pouvoir, les pharisiens aimeraient être contre puisqu'ils détestent les romains.

Mais pourquoi est-ce un piège ?

Que peut répondre Jésus d'une part pour parler en vérité, d'autre part pour rester vivant ?

Autre question d'argent

Cette question d'argent n'est pas étrangère à l'éthique de Jésus. On connaît la colère de Jésus contre les marchands du temple (Mt 21,12-13), plutôt développé chez Marc (11,15-16), Luc (19,45-46) et Jean (2,15-16), rare histoire présente dans les quatre évangiles. Quand Jésus rejette les vendeurs qui officient sur l'esplanade du Temple, et non pas dans le Temple comme on lit abusivement, il ne combat ni Intermarché, ni les vendeurs de bondieuseries à Lourdes.

Ces vendeurs étaient des religieux indispensables à l'exercice du culte : pour accomplir les obligations du culte, chaque israélite devait offrir qui une colombe, qui un bœuf, selon sa richesse et ses fautes spirituelles. Bien sûr l'habitant de Nazareth ne va pas traverser la Galilée, la Samarie et la Judée en trimballant son bœuf et sa colombe, il allait l'acheter sur place à Jérusalem.

De même pour faire une offrande financière, le croyant ne pouvait pas sortir sa carte bleue, ni même des pièces de monnaie de tous les jours. Car on utilisait au quotidien la monnaie légale, c'est-à-dire des sesterces, as et deniers romains, des sicles, talents, mines, drachmes grecques qui étaient de nature impure dans ce lieu sacré du judaïsme, impure car portant le plus souvent l'image de l'empereur. Il fallait déposer au Temple des lepta (pluriel de lepton), la pure monnaie juive frappée par les rois Macchabées, monnaie qui n'existait plus depuis un siècle, sinon là.

Il fallait donc changer à l'entrée du Temple l'argent impur en argent pur pour faire l'offrande. Le soir le trésorier de service allait voir les changeurs et leur cédait l'argent récolté contre la monnaie courante. Le circuit pouvait donc recommencer le lendemain. Bien sûr les changeurs prenaient leur commission, il leur fallait bien vivre !

Il s'agit ici du rapport entre le domaine religieux et le domaine commercial.

La réponse vivante

La réponse de Jésus est une pirouette qui est plus profonde que sa brièveté ne laisse penser. Puisque la monnaie porte l'effigie de César, donnez-la à César. Formellement il ne dit pas qu'il faut payer l'impôt, mais il ne soutient pas les zélotes qui voulaient refuser de payer l'impôt. Il ne soutient pas plus ceux qui vont ergoter devant le percepteur pour discuter les bases et les taux qui permettent de fixer la somme à payer.

Ce qui est à payer doit être payé. Point, ni plus, ni moins.

Jésus avait commencé par suivre Jean le Baptiste, lui qui avait accueilli les collecteurs d'impôts qui venaient se faire baptiser, il leur demande seulement de ne rien exiger au-delà de ce qui leur avait été ordonné (Lc 3,13). Aux soldats, il ne demandait pas de déserter pour fuir un état qui ne serait qu'oppression, mais de rester soldat, de ne faire violence à personne, de n'accuser personne à tort, et de se contenter de votre solde. Autrement dit ne vous payez-pas sur la bête ou ne soyez pas corrompu ou corrupteur.

Nous savons que Jésus était un être religieux pleinement uni à Dieu et lui consacra tout l'enseignement qu'il dispensa, toute sa vie qu'il lui rendra au Golgotha. La symétrie de la sentence de l'évangile nous montre un Jésus soucieux de nous faire rendre à César ce qui est du domaine civil, de lui donner toute sa place, d'être socialement un être de société.

Et quand le texte dit de rendre ceci ou cela, cela ne veut pas dire s'en débarrasser. J'évacue les choses divines en les rendant à Dieu, j'évacue les choses civiles en les confiant à César, au maire, au député, au président. Il s'agit au contraire de rendre un culte à Dieu en s'impliquant pour lui, de rendre service à César en s'impliquant pour la société qu'il personnifie.

Jésus et pouvoir

Durant son ministère, Jésus n'a jamais combattu les autorités, fussent-elles d'occupation. Même devant Pilate, il n'a pas contesté l'existence d'un pouvoir politique organisant les rapports sociaux.

Un peu plus tard Paul insistera aussi sur l'obéissance due aux autorités ; il n'affirmera pas la servilité vis-à-vis de la personne des dirigeants, mais plutôt la soumission à l'organisation sociale qui construit toute société humaine.

Pour reprendre le thème de notre texte, Jésus n'a jamais rejeté les publicains qui étaient pourtant haïs par le peuple, il les a même accueillis et a mangé chez eux (Zachée en Luc 19). De même ici, Jésus ne s'oppose pas à l'impôt, il demande de le payer, mais en gardant ses distances avec le pouvoir de l'agent.


Combattre la corruption

Qu'est l'argent ?

Car l'argent est fascinant pour beaucoup de personnes ; il attire la majorité, il révulse certains. Il brille comme de l'or, il attire vers lui, il regroupe ceux qui le connaissent, il exige des dons pour croître. Bref il est Dieu, un Dieu.

Or pour Jésus, l'argent ne doit pas être un Dieu, une idole : Nul ne peut servir deux maîtres … vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent (Matthieu 6,24). Mais dire que l'argent n'est pas Dieu, n'est pas l'alpha et l'oméga, ne veut pas dire que l'argent est inutile, voire nuisible. L'argent est et devrait n'être qu'un outil, commode, mais seulement un outil.

L'argent devrait ne servir qu'à mesurer la valeur d'un bien, objet ou service, selon l'évaluation faite conjointement par le vendeur et l'acheteur. Je passe sur les différentes acceptions de valeur, usage, remplacement, vénal, … analysées par le grand Karl Marx. L'argent n'est, devrait n'être, qu'un étalon de valeur comme le mètre est un étalon de distance ou le kilogramme un étalon de poids, ou plutôt de masse.

Selon ce principe utilitariste, on ne peut pas faire d'argent avec l'argent. L'argent ne peut pas faire de l'argent, grandir ou s'agrandir tout seul sous prétexte de faire du profit pour celui qui le possède. Sinon, ce serait comme si le mètre étalon de Sèvres changeait de taille au fur et à mesure qu'on l'utilise. Mais si mon mètre ne sera pas identique demain à aujourd'hui, je ne peux pas faire confiance en cet instrument. Cette variabilité et cette défiance des étalons de mesure dans le temps et dans l'espace a été une des raisons majeures de la Révolution française.

Pourtant n'attendons-nous pas que notre argent déposé sur un compte livret ou un compte d'assurance-vie en euros rapporte des intérêts, le plus élevé possible, au moins 5 % dans une économie où l'inflation est infinitésimale ?

La perversité de l'usage de l'argent atteint un sommet avec les jeux d'argent, loto, loterie, paris, tickets à gratter, et j'en passe … On s'attend à gagner de l'argent sans raison, au hasard, sans travail. De l'argent tomberait du ciel. Mais du ciel ne peut tomber que la voix de Dieu, et on ne doit pas confondre Dieu et l'idole argent.

Dans ce qui nous occupe aujourd'hui, le mésusage de l'argent peut prendre deux formes :

Les formes de la corruption et de la fraude

La corruption ou pot-de-vin mine le développement économique, empêche une prise de décision juste et détruit la cohésion sociale.

Un exemple classique de corruption est celui d'un homme politique qui reçoit de l'argent à titre personnel ou pour son parti de la part d'une entreprise de travaux publics et en retour lui attribue un marché public. L'homme politique doit être accusé de corruption passive : il a reçu de l'argent, alors que l'entreprise peut, elle, être accusée de corruption active : elle a donné cet argent.

Le phénomène est bien connu, on entend parler en ce moment d'un président de conseil général du Sud de la France, d'un maire d'une commune riche de la banlieue nord-ouest de Paris, et de tant d'autres.

Parallèlement, la fraude fiscale bloque l'action des états, elle restreint leur capacité d'agir contre la pauvreté et pour l'éducation. Christian Aid, une O.N.G. liée aux milieux évangélistes, estime que 80énbsp;000 enfants meurent chaque année à cause des pratiques d'évasion fiscale.

On a évoqué dernièrement un ministre et un député qui avaient oublié de déclarer partiellement ou entièrement leurs revenus. Mais les champions de cette optimisation fiscale sont les entreprises, par exemple E.D.F. qui fait travailler, certes indirectement mais consciemment, des ouvriers polonais sur le chantier de l'E.P.R. à Flamanville en les payant aux salaires de là-bas sans payer les charges sociales en France.

Ou une compagnie de transports low cost qui impose à ses pilotes des contrats de travail irlandais pour ne pas payer les charges sociales en France tout en étant subventionné par l'État et des Régions françaises. Ou une société de vente par correspondance par Internet qui gère des entrepôts en France avec des employés français, mais qui facture fictivement depuis le Luxembourg pour ne pas payer l'impôt sur les sociétés là où se fait le travail et où se réalise le chiffre d'affaires.

Disons le clairement, à chaque fois que nous voyageons sur de telles compagnies ou achetons un livre à de telles sociétés, nous participons à la fraude et à la corruption. De plus nous scions la branche sociale sur laquelle nous sommes assis, car en diminuant les recettes de l'État et des l'URSSAF, nous augmentons directement leur déficit, ce qui les obligent mécaniquement d'une part à augmenter les impôts et les cotisations sociales, d'autre part à diminuer les prestations versées à nous et aux pauvres.

La corruption dans le monde

Les chiffres de la corruption sont stupéfiants :

En 2010, la Banque Mondiale a mis en relief les graves effets de la corruption silencieuse sur les plus pauvres : pots-de-vin, réglementations insuffisantes et services de mauvaise qualité. Dans les pays en voie de développement, la corruption a pour conséquence un accès à l'eau courante qui est 30 % plus cher que dans les pays riches.

Au Canada, la fraude fiscale a été estimée à hauteur de 10 % de l'imposition sur le revenu, un chiffre similaire évalué par les USA sur leur propre territoire. Selon un rapport de l'O.C.D.E. (2010) : L'évasion et la fraude fiscales mettent en péril les recettes des États du monde entier.

Aux États-Unis, le Sénat estime à 100 milliards de dollars par an le manque à gagner imputable à l'évasion et à la fraude fiscale et dans un grand nombre de pays d'Europe, les recettes perdues se chiffrent en milliards d'euros. Le phénomène se traduit par une contraction des ressources disponibles pour financer les infrastructures et influe sur les conditions de vie de tous, tant dans les économies développées que dans les économies en développement. La mondialisation offre des perspectives d'accroissement de la richesse mondiale, mais multiplie aussi les risques.

Dans les pays en voie de développement, les chiffres estimés de la fraude fiscale peuvent paraître parfois énormes. En effet selon une étude dans certains États ce sont « entre 80 à 90 % des recettes fiscales que devraient percevoir les États ne sont jamais récupérés par leurs Trésors Public.

Selon l'O.N.G. Transparency International qui a publié son indice de perception de la corruption (I.P.C.) pour 2010. Le rapport relève que les trois quarts des 178 pays étudiés sont perçus comme gravement corrompus. La France n'arrive qu'en 22ème position ; ce qui veut dire que 21 pays sont réputés moins corrompus que nous. Les plus vertueux étant le Danemark (1er du classement), la Nouvelle-Zélande, Singapour, la Suède, le Canada, les Pays-Bas, l'Australie, et même la Suisse banquière opaque des dictateurs africains et des fraudeurs français.

La corruption en France

Justement en France des journalistes font un travail remarquable pour révéler les fraudes et des corruptions, tandis que d'autres surenchérissent pour provoquer l'ire de la population contre les politiques en ignorant volontairement les déviances des entreprises. Mais le fait qu'on parle plus de fraude et de corruption aujourd'hui ne veut pas dire que les dirigeants actuels sont plus fraudeurs et les politiques plus corrompus, cela veut simplement dire que le mur du silence est tombé et que des juges peuvent maintenant prendre plus de temps pour s'occuper des affaires financières.

Alors que l'on demande aux Français de faire toujours plus d'efforts dans un contexte budgétaire difficile, il convient de dénoncer les stratégies d'évitement de l'impôt et d'évasion fiscale mises en œuvre par certains particuliers et entreprises. Selon le rapport de la mission d'information parlementaire sur les paradis fiscaux publié en octobre 2013, la fraude fiscale entraînerait chaque année un manque à gagner pour l'État français de l'ordre de 60 à 80 milliards d'euros, dont une dizaine de milliards pour les carrousels de TVA lié à des exportations fictives.

Voyez, les économies annoncées de 50 milliards d'euros sur cinq ans pour diminuer le déficit du budget de l'État sont atteignables chaque année sans ponction sur les citoyens honnêtes, il "suffit" de récupérer 70 milliards d'euros sur la fraude fiscale. Le ministère des finances annonce que les redressements fiscaux après contrôle sont actuellement en France de 15 milliards d'euros par an ; c'est bien, mais c'est insuffisant.

De même la Cour des Comptes estime que la fraude aux cotisations sociales a atteint entre 20 et 25 milliards d'euros en 2012. Ce montant spectaculaire a quasiment doublé en 8 ans et représente environ 5 % du total des cotisations ou 1 point de PIB. De plus cette évasion, qui provient «essentiellement» du travail dissimulé, reste largement sous-estimée selon la même source.

Les principaux secteurs responsables de cette volatilisation sont la construction et le commerce, pour des montants soustraits de 3,8 et 3,3 milliards d'euros. Ce qui correspond à des taux de fraude élevés, respectivement de 22 % et 12 %.

De plus, notent les hauts magistrats, certaines cotisations, comme celles des régimes de retraite complémentaire de salariés, ne font toujours l'objet d'aucun contrôle ; la lutte contre la fraude aux cotisations dues au régime social des indépendants reste inexistante, alors que la sous-déclaration des revenus de cette catégorie d'actifs est importante.

Je ne parle que de la fraude illégale, mais il y a aussi des fraudes légales car les gouvernements successifs ont accordé des allégements de charges à certaines professions pour éviter la grogne de certaines entreprises. Autrement dit les taux de cotisations normaux ne sont pas appliqués partout, par exemple les commerçants et indépendants cotisent moins et leurs caisses sont renfloués par le régime général.

Du coté des bénéficiaires, l'estimation de la fraude se situerait entre 2 et 3 milliards d'euros par an. Sans être dérisoires, les prestations sociales versées à tort par fraude, sont de l'ordre du dixième des fraudes des employeurs. Pourtant les partis politiques de droite, qu'ils dits républicains ou extrêmes, ignorent la fraude principale et fustigent les chômeurs qui profiteraient trop longtemps du système et les salariés qui seraient malades trop longtemps. Et le gouvernement dit de gauche est bien passif pour éviter d'effaroucher les fraudeurs, notamment les transporteurs et les agriculteurs.

On nous répète sans arrêt que les régimes sociaux sont en déficit et sont en train de couler la France, mais, en 2012, le besoin de financement de l'ensemble de la Sécu (assurance chômage et retraites complémentaires comprises) ne se montait qu'à 19 milliards d'euros pour 20 à 25 milliards de recettes manquantes. Autrement dit, si la fraude au paiement des cotisations sociales n'existait pas, non seulement il n'y aurait pas de déficit de la Sécu, mais l'ensemble des régimes présenteraient un léger excédent de 1 à 6 milliards d'euros.

Le risque de la corruption dans le diois

La corruption, ce n'est pas seulement ailleurs, en Afrique, et la fraude ce n'est pas seulement ailleurs, en France. C'est aussi ici dans le diois et maintenant au début du 21ème siècle ; et probablement plus qu'ailleurs, en tout cas plus qu'en ville.

Quand un artisan vous indique que la prestation demandée vous coûtera 150 € si vous payez en liquide sans facture et 190 € si vous payez en chèque avec une facture, que faites-vous ? Comment résister à la tentation de faire des économies ?

Si on ne vous a pas fait cette proposition, c'est :

Quand une aide ménagère à domicile dit qu'elle ne veut pas être déclarée et que vous allez économiser les charges sociales, que faites-vous ? Allez-vous perdre encore du temps pour trouver une perle noire à la fois compétente professionnellement et citoyenne responsable ? Ou allez-vous céder parce ça vous arrange ?

Le plus simple, à mon humble avis, serait de téléphoner à l'ADES qui se charge de tout, de vous trouver une aide qui vous soit assortie, de la former régulièrement, de rédiger des feuilles de paie, éventuellement de sanctionner les fautes et incompétences.

Il me semble qu'il doit être particulièrement difficile d'être responsable des achats et des marchés dans une commune ou la C.C.D. Dans un pays où presque tout le monde connaît tous ceux qui comptent, va-t-on choisir le fournisseur, le sous-traitant, en fonction de critères notés et communiqués, ou va-t-on choisir celui qu'on connaît, le voisin de village ou celui qui vous a rendu un service ou qui pourrait le faire.

D'autant plus que le plus souvent il s'agit de nuances entre l'honnêteté, le copinage et la corruption.

Et Dieu dans tout ça ?

La Bible fait un rapprochement étroit entre la foi et la résistance à la corruption, car elle établit un lien direct entre un comportement juste de la part du fidèle et la véracité de sa foi en Dieu.

Le poids et la balance justes sont à l'Éternel ; Tous les poids du sac sont son ouvrage (Proverbes 16.11). N'acceptez pas de cadeau. Les cadeaux rendent aveugles même ceux qui voient clair, et ils faussent le jugement des gens honnêtes. Ne profitez pas des étrangers installés chez vous. Vous connaissez bien leur vie, puisque vous avez été des étrangers en Égypte. (Exode 23.8 ,9).

Dieu se préoccupe vraiment des balances et des poids justes. La lutte pour l'intégrité dépasse largement le cadre d'une idée politique. Il s'agit de la vertu qui élève une nation. C'est précisément le sens des messages d'Amos, de Michée et d'Osée ainsi que celui des Grands Prophètes.

Jésus n'a condamné aucun fraudeur, aucune fraudeuse ;, on se souvient que sa rencontre avec Zachée a amené ce dernier à décider des rembourser et d'indemniser ceux qu'il aurait lésé dans sa fonction de percepteur des impôts.

Il faut se souvenir que la première controverse au sein de l'Église ne concernait pas un débat christologique mais une injustice, celle de l'aide apportée aux veuves de langue grecque, injustice que l'Église a rapidement résolue.

Malheureusement les pays très religieux sont assez mal classés sur l'index de corruption mis au point par Transparence Internationale, cela montre que les communautés chrétiennes ne sont pas exemplaires et ont du pain sur la planche pour réformer leurs pays. Comme disait Théodore Monod, le christianisme n'a pas échoué, il n'a pas encore été essayé. Souvenons-nous que jusqu'à sa mort en 2000, il répétait inlassablement : Le peu, le très peu que l'on peut faire, il faut le faire quand même. Sans illusion. Il faut espérer.

C'est pourquoi j'espère, j'espère en vous.


En guise de conclusion

Ce que nous pouvons / devons faire

À chacun de nous, la Bible lance le défi redoutable de laisser tomber notre attachement à nos propres intérêts afin de vivre selon les principes divins de justice et de droiture.

Aujourd'hui, il faut que les chrétiens s'apprêtent à jouer un rôle prophétique, s'adressant aux puissants pour les appeler à laisser de côté leur cupidité et leur intérêt personnel afin de poursuivre la justice pour le plus grand nombre.

Nous devons nous engager dans la mesure du possible à nous opposer à la corruption et à l'injustice sous toutes leurs formes, au nom de celui qui est venu rendre témoignage à la vérité.

Amen !


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Date de création : 17 octobre 2014.
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