Corps, Âme, Souffle !

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Sommaire

Les modèles de référence

Parler du corps, de son corps, de l'âme, c'est parler de soi au plus profond de sa culture. Il faut donc savoir d'où on parle, de quelle culture sont tirés les mots et les concepts qu'on utilise spontanément.

Or, sur cette question comme sur plusieurs autres, notre référentiel spontané est la culture grecque alors que Jésus de Nazareth, et la majorité de textes du Nouveau Testament, pensaient selon la culture hébraïque.

Il est donc intéressant d'en comprendre les bases, les ressemblances et les divergences, afin de se faire sa propre religion sur ces questions de vie.


Le modèle philosophique grec

Parler du modèle philosophique grec, au singulier, est abusif, tant la pensée grecque a été multiple au cours des siècles et des philosophes. Néanmoins je résume le modèle dominant qui nous est parvenu. Le modèle grec est lui un modèle binaire, il met en jeu l'âme et le corps.

Immortalité de l'âme

#$penE (nèfèch) yuxh (psuqe) anima

La philosophie est la recherche amoureuse de la sagesse ; en effet le mot même vient du verbe grec filew (fileô), aimer, apprécier, et du substantif sofia (sofia), sagesse. Pour les philosophes, l'âme, en grec yuxh (psuqe) est justement ce qui permet à l'homme libre, car seuls les hommes ont une âme, d'accéder à la sagesse.

Pour ce faire, l'âme a besoin de s'élever, d'échapper aux contingences matérielles pour pouvoir prendre le temps de penser sa relation avec le tout, à ce qui fait le sens de la vie.

Dans ce schéma, l'âme ne saurait être limitée dans le temps par le corps mortel qui l'abrite, elle ne meurt pas avec l'homme qui a approché la sagesse. Elle est immortelle et, après la mort du mortel, rejoindra les autres âmes ; ensemble elles pourront, enfin libres, discuter sans fin avec sagesse.

Dans d'autres traditions, l'âme de l'homme est ce qui permet de rejoindre les dieux une fois affranchie de la vie terrestre.

Vulnérabilité du Corps

r#&fb@f (bâshâr) swma (sôma) corpus

A contrario, les humains sont limités par leur corps, en grec swma (sôma). Cette enveloppe de chair empêche de penser librement. Le corps est une contrainte tournée vers le matériel, le travail qui est l'apanage des esclaves. Les contingences du corps : manger, boire, faire l'amour, dispersent l'homme et le distraient de ce qui devrait être sa seule préoccupation : philosopher.

Le corps est le coté lourd de l'homme libre, ce qui le retient à la matérialité et au monde d'en-bas. Ne pas en être esclave, s'en délivrer, est une vertu pour l'homme libre.


Le modèle religieux israélite

Le modèle israélite est lui un modèle ternaire, il met en jeu le corps, l'âme et le souffle, qui sont des concepts différenciés s'articulant entre eux. On les trouve rassemblés dans une formule classique (Job 10,11) :

Il (Dieu) tient dans sa main l'âme (nèfèch) de tout ce qui vit, le souffle (rouah) de tout corps (bâshâr) d'homme.

Il ne faut certes pas exagérer la fixité de ces concepts qui peuvent évoluer d'un auteur à un autre, mais l'idée générale est la suivante :

Un corps

r#&fb@f (bâshâr) swma (sôma) corpus

Le corps (269 occurrences dans la Bible hébraïque), en hébreu r#&fb@f (bâshâr), est la matérialité de tout objet.

Un être humain a un corps, un animal a un corps, une plante a un corps et une pierre a aussi un corps. Est corps ce qui permet d'exister physiquement dans le monde réel. Avoir un corps est une caractéristique générale de (presque) toute la création.

Mais tout ce qui existe n'a pas de corps : l'air et l'eau n'ont pas de corps, parce que ces éléments n'ont pas de forme propre mais coulent quand on essaye de les contenir, de les retenir. A un corps ce qui a une forme spécifique et une "peau" qui forme enveloppe et qui permet de séparer l'intérieur (le corps) de l'extérieur.

Je peux prendre dans la main ce qui a un corps, je peux être pris par la main grâce à mon corps. Je me frotte, me confronte à l'autre, avec mon corps. Le corps est ce qui me permet d'entrer en relation avec autrui.

Le second mythe de la création, raconté au second chapitre du livre biblique de la Genèse indique que chaque être humain a un corps (versets 23 et 24).

L'homme dit : Cette fois c'est l'os de mes os, le corps (bâshâr) de mon corps (bâshâr). Celle–ci, on l'appellera « femme », car c'est de l'homme qu'elle a été prise. C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse, et ils deviendront un seul corps (bâshâr).

Les vaches ont aussi un corps (Genèse 41,2) : Sept vaches belles et grasses de corps (bâshâr)montèrent du Nil et se mirent à paître dans les marécages, ainsi que l'agneau qu'on va manger Ce sera une bête sans défaut, un mâle d'un an, vous pourrez prendre un agneau ou un chevreau … Cette même nuit, on mangera la viande (bâshâr) ; on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères.

Cette notion de corps n'est pas associée à un état inférieur, encore moins au pécher ou à l'impureté. Certains animaux ont un corps impur, d'autres sont cacher. Le corps est matière, spirituellement neutre et physiquement inerte.

Une âme

#$penE (nèfèch) yuxh (psuche) anima

Le mot "âme" est souvent utilisé pour traduire l'hébreu #$penE (nèfèch) (751 occurrences dans la bible hébraïque). Il désigne les êtres vivants, ceux qui sont capables de bouger par eux même.

Ainsi un humain (même une femme, contrairement à ce que pensaient certains scolastiques au moyen-âge) a une âme ; un bœuf et un chien ont chacun une âme, même un cochon qui est pourtant impur par définition. Le fait qu'un animal ait une âme découle de ce mot même. Le mot français "animal" vient du latin animal ou animalis qui a comme racine le anima qui est traduit par âme. Tout animal est animé et a une âme. Les animaux, les humains ont reçu le don de la vie et sont capables de se mouvoir ; ils ont une âme. L'âme n'est pas le propre de l'être humain.

Par contre un végétal, une pierre n'ont pas d'âme. Même si parfois une pierre roule (et n'amasse pas mousse), si certains épineux du désert n'ont pas de racines et courent dans le désert, ce n'est pas de leurs propres initiatives, mais à cause de la pesanteur ou du vent.

La distinction fondamentale entre d'une part le monde minéral et végétal, d'autre part le monde animal est énoncée dès le premier livre biblique de la Genèse dans le premier récit mythique de la création : ces deux mondes ne sont pas créés le même jour.

D'une part le troisième jour est celui du monde minéral (versets 9 et 10) et celui du monde végétal (versets 11-12)

Dieu dit : Que les eaux qui sont au-dessous du ciel s'amassent en un seul lieu, et que la terre ferme apparaisse ! Il en fut ainsi. Dieu dit :  Que la terre donne de la verdure, de l'herbe porteuse de semence, des arbres fruitiers qui portent sur la terre du fruit selon leurs espèces et qui ont en eux leur semence ! Il en fut ainsi … Dieu vit que cela était bon.

D'autre part, le cinquième jour, le surlendemain, est celui de la création du monde animal marin et aérien (versets 20 à 22).

Dieu dit : Que les eaux grouillent de petites bêtes, d'êtres vivants (nèfèch), et que des oiseaux volent au–dessus de la terre, face à la voûte céleste ! Dieu créa les grands monstres marins et tous les êtres vivants (nèfèch) qui fourmillent, dont les eaux se mirent à grouiller, selon leurs espèces, ainsi que tout oiseau selon ses espèces. Dieu vit que cela était bon. Dieu les bénit en disant : Soyez féconds, multipliez–vous et remplissez les eaux des mers ; et que les oiseaux se multiplient sur la terre !

Le sixième jour est celui de la création du monde animal terrestre (versets 24 à 25), puis celui des humains (versets 26 à 28) qui sont de même nature que les animaux terrestres puisque créés le même jour. Cette étape humaine se termine par la même bénédiction, confirmant l'assimilation des humains aux animaux.

Dieu les (homme et femme) bénit ; Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez–vous, remplissez la terre et soumettez–la.

Pour compléter le sens de la nèfèch, on lit en Genèse 19,19 une prière : Je t'en prie : moi, ton serviteur, j'ai trouvé grâce à tes yeux et tu as montré une grande fidélité envers moi en me conservant la vie (nèfèch). Et encore, en Genèse 35,18, cette expression encore utilisée aujourd'hui : Elle (Rachel) allait rendre l'âme (nèfèch), car elle était mourante … L'âme à rendre est ce qui maintient en vie ; au début on la reçoit de la divinité, à la fin on le lui la rend.

Contrairement au corps qui est matériel et visible, la vie est, en général, difficile à voir et à identifier. Aussi utilise-t-on un élément symbolique pour "matérialiser" la vie. C'est ainsi que Dieu demande à Noé, et à ses descendants, pour maintenir la nouvelle alliance après le déluge (Genèse 9,4) : Vous ne mangerez pas de chair (bâshâr) avec sa vie (nèfèch), c'est–à–dire avec son sang. Cet interdit est repris ultérieurement dans les lois pour le peuple juif (Deutéronome 12,23) : Abstiens–toi rigoureusement de manger le sang, car le sang, c'est la vie (nèfèch) ; et tu ne mangeras pas la vie avec la chair(bâshâr).

La vie, ce que nous appelons abusivement l'âme, est symbolisée par le sang (en hébreu Mda dam). Ce sang est nécessaire pour qu'un animal soit considéré comme un vrai animal, à tel point qu'un animal sans sang (ou sans sang apparent), comme par exemple un escargot, n'est pas cacher et ne peut pas être mangé. L'âme est nécessaire, mais ne doit pas être mangée car elle n'est que prêtée par la divinité ; il est interdit de consommer du sang, même transformé en boudin.

L'âme n'est ni le lieu, ni le moyen pour les humains de s'élever vers la divinité puisque même les animaux impurs, par définition doublement éloignés de Dieu ont une âme. L'âme est "simplement" le support de la vie.

Le souffle

xaw%r (rouah) pneuma (pneuma) spiritus

Une question légitime est alors de savoir si quelque chose nous distingue des animaux, puisque eux et nous avons chacun une âme. Le premier récit de création du premier livre de la Bible ne donne pas de réponse à cette question, puisque les actions et les paroles de la divinité sont presque les mêmes pour les humains que pour les animaux. Notons cependant ces versets énigmatiques en Genèse 1,26-28 :

Dieu dit : Faisons les humains à notre image, selon notre ressemblance, … Dieu créa les humains à son image : il les créa à l'image de Dieu ; pic et trou (phallus et vagin) il les créa. Dieu les bénit.

Ces versets indiquent que nous serions à l'image de Dieu, remarquons aussi qu'Il s'est ravisé et qu'il n'a pas fait les humains à sa ressemblance. Mais cela n'indique pas en quoi nous sommes "à son image", même si le vide du texte indique que les animaux, et a fortiori les végétaux et les minéraux, ne sont ni à Son image, ni à Sa ressemblance.

Le second récit mythique de création, en Genèse 2,7, formule une réponse à la question angoissante (pour certains) de la différence. Le Dieu commence ici par créer l'adam :

Le SEIGNEUR Dieu façonna l'humain à partir de la glaise de la terre ; il insuffla (nâfah) dans ses narines un souffle de vie, et l'homme devint une âme (nèfèch) vivante.

La modalité de la création est ainsi précisée, Dieu façonne de l'argile et donne la vie animée en soufflant dans la forme réalisée par les narines, premier bouche à bouche, première respiration artificielle ! Cette technique de souffler n'est pas utilisée pour les végétaux ni pour les animaux, alors que ces derniers sont façonnés comme l'humain. Le narrateur indique en Genèse 2, 9 et 19 :

Le SEIGNEUR Dieu fit pousser de la terre toutes sortes d'arbres agréables à voir et bons pour la nourriture. … Le SEIGNEUR Dieu façonna de la glaise tous les animaux de la campagne et tous les oiseaux du ciel.

Ainsi selon le texte biblique, la spécificité de l'espèce humaine est d'avoir reçu le souffle, en hébreu xaw%r (rouah, 378 occurrences dans la bible hébreu) divin, de pouvoir ainsi respirer de Son haleine. Dans cette image, respirer la respiration de Dieu est ce qui différencie l'être humain et le rend capable de relation personnelle avec la divinité, avec l'Unique.

Au début le souffle de Dieu errait sans but dans le tohu bohu initial (Genèse 1,1-2) : Dans un commencement Dieu créa le ciel et la terre. La terre était un chaos, elle était vide ; il y avait des ténèbres au–dessus de l'abîme, et le souffle (rouah) de Dieu tournoyait au–dessus des eaux.. Ce souffle semble alors errer sans but.

Après la mise en ordre effectuée par la création, ce souffle a trouvé une place stable et utile, il réside dans l'humain

Cependant cette alliance entre le souffle (rouah) de Dieu et du corps de l'humain n'est que provisoire (Genèse 6,3) : Alors le SEIGNEUR dit : Mon souffle (rouah) ne restera pas toujours dans l'être humain, car celui–ci n'est que chair (bâshâr) et est mortel.

Une synthèse

À ce stade du parcours, il convient de faire une synthèse des "populations" titulaires d'un, de deux ou de ces trois éléments  le corps ou la matière, l'âme ou la vie, le souffle ou l'esprit.

Dans le monde, nous avons vu que les choses, les objets ne disposaient que d'un des trois éléments :

À l'opposé, nous avons lu que seul l'être humain disposait des trois éléments :

Entre deux, il y a ceux qui n'ont que deux éléments :

Comme je suis un scientifique, je ne résiste pas à faire le tableau synthétique suivant :

Espèce Corps, matière Âme, vie Souffle, esprit
Objet solide, un végétal avec sans sans
Objet liquide, le sang, l'eau sans avec sans
Objet gazeux, l'air, le vent sans sans avec
L'être humain avec avec avec
Animal avec avec sans
Cerf-volant avec sans avec
Dieu, souffle de vie sans avec avec

Ce qui peut aussi s'exprimer par une schéma plus visuel utilisant les trois couleurs dites fondamentales et leurs mélanges primaires :

Il convient maintenant de repréciser la situation des êtres humains.

Humain face à Dieu

Cette traversée des récits mythiques racontés par les croyants hébraïques et cet examen du vocabulaire nous ont fait découvrir un monde ternaire bien différent du modèle grec. Les humains font partie de la réalité du monde, des mondes minéral, végétal, et animal et ont un corps (bâshâr). Ils forment une espèce animale, presque comme les autres et ont à ce titre une âme (nèfèch). Mais, selon la Bible, les humains ont un petit quelque chose de plus, quelque chose d'indéfinissable, d'insaisissable, qui n'a même pas de corps : un vent, le souffle (rouah) de Dieu qui n'aurait pas été donné aux animaux.

Le souffle de Dieu existe pour permettre aux humains de s'orienter comme le vent existe pour permettre aux navires d'avancer. Le vent souffle là où Dieu veut, mais c'est le barreur qui décide où le bateau va. Il peut aller sous le vent, plus vers bâbord, plus vers tribord, même louvoyer pour remonter au vent. Dieu, le vent, laisse l'humain barreur choisir son cap. le vent ne décide pas là où va le bateau, il n'est que l'énergie qui fait avancer. Dieu ne décide pas où va l'humain, même s'il indique sa direction préférée, celle de l'amour compassion ; il permet à l'humain de choisir sa direction, éventuellement en remontant le vent, en allant contre Lui.

Dans cette histoire, Dieu lui-même a trouvé un sens à Sa "vie" en soufflant pour aider discrètement l'humain. Il ne lui impose pas où aller, Il ne veut que lui éviter d'user ses forces à ramer sans cesse.


Les pensées chrétiennes

La pensée chrétienne des premiers siècles a été rapidement confrontée à la philosophie grecque et en a été imprégnée, voir déformée.

Les tentations de la chair

Paul a la réputation de détester le corps et d'y voir la source du péché. Par exemple en Romains 6,19 :

Je parle à la manière des hommes, à cause de la faiblesse de votre chair. De même donc que vous avez livré vos membres comme esclaves à l'impureté et à l'iniquité, pour arriver à l'iniquité, ainsi maintenant, confiez vos membres comme esclaves à la justice (divine), pour arriver à la sainteté.

Il faut remarquer que Paul n'utilise par le mot "corps", en grec swma (sôma), mais un autre, la "chair" sarc (sarx), même si plusieurs traductions gomment cette différence. Cette "chair" ne désigne pas principalement le corps comme réalité physique de la condition humaine, mais sa nature bestiale, ses passions qui éloigne l'être humain de Dieu. Ce concept semble s'apparenter au "penchant", plus exactement au "penchant mauvais" que la bible hébraïque exprime par le mot rcey" (yêtsèr).

Avant Paul, le livre de Ben Sira discute beaucoup de cette question des penchants mauvais sans jamais l'assimiler au corps matériel. Bien auparavant, l'écrivain de la Genèse en 8,21 pensait qu'après le déluge Dieu respecterait les humains malgré leur inclinaison au mal :

L'Éternel … dit en son coeur : Je ne maudirai plus la terre, à cause de l'homme, parce que les pensées (yêtsèr) du cœur de l'homme sont mauvaises dès sa jeunesse ; et je ne frapperai plus tout ce qui est vivant, comme je l'ai fait.

Paul ne manifeste pas d'hostilité à la condition humaine, au corps qui est la base de notre existence, il se méfie par contre des penchants mauvais de l'humain auxquels il oppose la possibilité d'une vie nouvelle en Christ.


La résurrection des corps

La tradition chrétienne affirme une résurrection des corps et j'y consacre une autre page de mon site, où je discute notamment la pertinence du mot même de résurrection. Cependant cette expression ne se trouve pas dans la bible.

Par contre on trouve dans les livres de la nouvelle alliance l'expression résurrection des morts, un peu dans les Évangiles (il s'agit surtout de Jésus lui-même, peu des autres), nettement plus souvent dans l'enseignement des apôtres (où la résurrection semble récurrente) et de Paul.

Aujourd'hui beaucoup mettent en doute le concept même de résurrection des corps et craignent de venir à une autre vie après la mort avec un corps fatigué, éventuellement malade, perclus, handicapé, comme le jour de la mort. Cette idée de se retrouver toute une éternité dans une mauvaise condition est en effet angoissante.

Mais la discussion ci-dessus sur le corps dans la pensée hébraïque éclaire la concept de résurrection des corps d'un autre point de vue. Le corps est, je l'ai dit, ce qui me permet la mise en relation avec autrui. Le concept de résurrection des corps indique, contre la pensée grecque, qu'il ne s'agit pas seulement d'une relation parfaite avec la divinité (avec la sagesse), mais aussi d'être en pleine relation (communion) avec l'ensemble des autres humains d'hier et de demain.


Ceci est mon corps

Je voudrais enfin reprendre le récit de la Cène à partir de ma discussion sur le corps, l'âme et le souffle. L'institution est racontée notamment par Matthieu en 26,26-28 :

Pendant qu'ils mangeaient, Jésus prit le pain ; après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit et le donna aux disciples en disant : Prenez, mangez ; c'est mon corps (swma, sôma). Il prit ensuite la coupe ; après avoir rendu grâce, il la leur donna en disant : Buvez–en tous ; c'est mon sang (ai9ma, haima), le sang de l'alliance, qui est répandu en faveur d'une multitude, pour la délivrance des péchés.

Quels sont les éléments mis en jeu par ce passage ?

  1. Le premier est le corps dont le symbole utilisé est du pain. Il est indiqué que la miche est prise dans les mains de Jésus, ce qui renforce l'aspect du corps comme ce qui a un volume et qui permet le contact.
  2. Le second est le sang, qu'on a vu être le symbole de la vie (#$penE nèfèch), de l'âme. Le texte indique que Jésus a pris une coupe, mais son contenu n'est pas indiqué pour insister sur la liquidité du second élément, sur son absence de corps (j'ai indiqué plus haut qu'un liquide n'a pas de bâsâr).
  3. Le troisième élément n'est pas dans ce qui est pris par Jésus, c'est Jésus lui-même désigné deux fois par le "mon" corps, "mon" sang. Or Jésus est présenté comme la parole de Dieu, comme son souffle en action dans le monde.

Le récit de la Cène met en jeux les trois constituants voulus par Dieu pour l'être humain  corps, âme et souffle. Dans ce repas présenté par Jésus comme une synthèse de sa vie et une promesse pour le futur, le récit affirme la plénitude de Jésus de Nazareth qui s'est montré pleinement humain, conforme à l'image et à la ressemblance de Dieu. C'est pourquoi par sa résurrection il sera élevé à la divinité.


Et alors ?

Par cet article, j'ai voulu vous proposer de sortir des schémas habituels. Nous avons l'habitude de penser l'être humain comme un corps et une âme, le premier étant promis à la terre (ou aux cendres), le second pouvant alors accéder à la divinité.

Le modèle hébraïque est au contraire un modèle ternaire où l'âme n'est pas un élément spécifique de l'espèce humaine. C'est le souffle de Dieu qui confère l'humanité. La tradition chrétienne s'est imprégnée du modèle grec et a le plus souvent oublié ses racines israélites. Mais les récits bibliques sont principalement forgés à partir d'une conception ternaire.

Le récit même du dernier repas de Jésus qui est le fondement de nos Églises assemblées pour la Sainte Cène (ou l'eucharistie) doit être repensé dans le cadre d'une perspective dessinée par le corps, l'âme et le souffle de l'humain dans sa relation avec Dieu.


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Date de création : 8 janvier 2005.
Dernière révision : 13 avril 2005.
Dernière révision technique : 14 novembre 2007.
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