Les Dix Paroles

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Exode 20, 2-17

La Lumière éclairant les tables de (et) la Loi

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Sommaire


1. Introduction

En l'an 2448 (le 6 Sivan) du calendrier biblique, se produisit un événement unique dans l'histoire de l'humanité : Dieu se révéla aux hommes du Mont Sinaï et leur octroya la Thora. En 5748 (ou 1988 de l'ère commune), cela faisait donc 3300 ans que se réalisa cette expérience inouïe où Dieu "parla" directement à tout un peuple … trois mois après la délivrance physique de l'esclavage égyptien ….

À l'époque du second temple, d'après la Mishna (Tamid 5,1), chaque jour au Temple de Jérusalem la prière se déroulait ainsi : le président leur dit "Récitez une bénédiction" et ils récitèrent les Dix Commandements, le Shéma' (Écoute Israël).

C'est dire l'importance religieuse de ce texte pour la communauté israélite et à sa suite pour les communautés chrétiennes. De plus son aspect législatif lui a permis de devenir une base fondatrice explicite pour les éthiques des sociétés occidentales.

C'est pourquoi je propose une étude rapide de ce texte, le "Décalogue" à partir de Exode 20, principalement aux questions de structures et de théologie globales et secondairement à une analyse du sens de chaque précepte.


2. Approches du décalogue

2.1. Une traduction

Les différents traducteurs et commentateurs ne signalent pas de problème particulier de critique textuelle (d'établissement du texte) ni de difficulté particulière de traduction. Cependant comme pour tout texte, plusieurs traductions sont possibles, voici celle qui nous servira pour la suite de cette étude. Quelques choix grammaticaux sont expliqués plus loin.

V Texte
20.2 Moi-je suis YHWH ton Dieu qui t'a sorti du pays d'Égypte d'une maison d'esclaves.
20.3 N'aie pas d'autres dieux face à moi.
20.4 Ne fais pour toi ni une sculpture ni toute ressemblance de ce qui est dans les cieux au-dessus ni de ce qui est dans la terre de dessous ni de ce qui est dans les eaux de dessous la terre.
20.5 Ne te prosterne pas devant ces dieux, et ne les sers pas car moi-je suis YHWH ton Dieu, une divinité jalouse reportant une faute des pères sur les fils sur la troisième et sur la quatrième génération quand ils me haïssent
20.6 et faisant de la bienveillance pour les milliers de générations quand ils m'aiment et gardent mes commandements.
20.7 N'invoque pas le nom de YHWH ton Dieu faussement car YHWH n'absoudra pas celui qui invoque son nom faussement.
20.8 Rappelle-toi le jour du sabbat pour le sanctifier.
20.9 Pendant six jours tu travailleras et tu auras fait tout ton ouvrage,
20.10 mais le septième jour est un sabbat pour YHWH ton Dieu.
Ne fais aucun ouvrage, toi et ton fils et ta fille, ton esclave et ta servante et ta bête et ton étranger qui est entre tes portes.
20.11 Car en six jours YHWH a fait les cieux et la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent ; et Il s'est reposé le septième jour ;
c'est pourquoi YHWH a béni le jour du sabbat et le sanctifiera.
20.12 Honore ton père et ta mère afin que tes jours soient prolongés sur le sol que YHWH ton Dieu te donne.
20.13 Ne tue pas.
20.14 N'adultère pas.
20.15 Ne vole pas.
20.16 Ne prononce pas un témoignage mensonger contre ton prochain.
20.17 Ne convoite pas la maison de ton prochain.
Ne convoite pas l'épouse de ton prochain ni son esclave ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni tout ce qui appartient à ton prochain.
 

2.2. Délimitation de la péricope

Moïse enseignantLe verset Ex 19,25 semble inachevé, la proposition Moïse … dit nécessite un complément en hébreu comme en français. Or le verset suivant (20,1) Et Dieu parla toutes ces paroles disant ne continue pas la phrase et commence une nouvelle idée ; il permet d'introduire les "paroles" suivantes en les plaçant dans la bouche de Dieu, mais il semble faiblement lié aux versets le suivant. Il n'est habituellement pas retenu dans les études de la péricope.

À l'autre extrémité, le verset 20,18 poursuit la théophanie préparée par 19,10-24 sans lien apparent avec les versets qui le précèdent. Le peuple a peur des voix, flamboiements et de la montagne fumante d'où descendait Moïse en 19,25. En 20,19 le peuple demande que Dieu ne lui parle pas directement, ce qui est incompatible avec le passage 1-17 où Dieu parle directement apparemment à tout le peuple.

Ainsi la péricope Ex 20, 2-17 est clairement identifiée. Elle semble isolée et déconnectée de son contexte physique dans livre de l'Exode.

2.3. Paroles, Commandements ?

Moïse annonçant la loiCette péricope est habituellement connue sous l'expression les dix commandements (surtout dans le monde catholique), ce qui ne semble pas vraiment justifié par les textes bibliques ou les dix paroles (originellement dans le monde juif puis dans la sphère protestante). Les "savants" utilisent plutôt le mot décalogue.

L'expression "dix commandements" ne se trouve ni dans le texte hébreu, ni dans le texte grec de la LXX, ni chez les premiers pères de l'Église. Le mot "décalogue" est absent de la LXX et il n'y a pas non plus de mot équivalent hébreu dans la Bible hébraïque; alors que l'expression myrIbad@:ha trE#&e(j ('asêret hadevarim) "les dix paroles" s'y trouve trois fois (Ex 34.28, Dt 4.13 et Dt 10.4), partiellement en liaison avec le thème de l'alliance et en référence avec des "tables".

En Ex 34,28 et Dt 10,4, la LXX a traduit en grec l'expression hébraïque les dix paroles par oi9 deka logoi (oï deka logoï). Cette expression grecque n'apparaît pas ailleurs dans la LXX, pas même en Dt 4,13 où les traducteurs ont préféré ta deka rhmata (ta deka rêmata). De deka logoi (deka logoï) a été forgé ultérieurement le néologisme dexalogov (dekhalogos), d'où vient le français décalogue.

Ce mot dexavlogov (dekhalogos) n'est pas employée par Philon, théologien juif helléniste d'Alexandrie de la première moitié du I° siècle de notre ère, qui a écrit l'ouvrage "Des Dix Paroles qui constituent les principes généraux des lois". Le mot apparaît d'abord chez Ptolémée, gnostique "chrétien" disciple de Valentin, sans qu'il soit expliqué comme si le terme était déjà habituel : Et la loi de Dieu, pure et franche … c'est le dexalogov, ces dix commandements gravés sur deux tables … imparfaits qui auront besoin d'être complétés par le Sauveur. Le mot decalogus (decalogus) est utilisé dans la traduction latine de "Contre les hérésies" (Livre IV, 15,1 & 16,4) écrit par Irénée. Le terme est utilisé couramment en grec par Clément d'Alexandrie dans les Stromates au tournant du III° siècle et sera ensuite employé régulièrement par les commentateurs chrétiens.

Le terme "décalogue" n'est donc pas biblique, mais a été utilisé très tôt par les Pères de l'Église chrétienne et est donc légitime.

2.4. Exode 20 est-il les Dix Paroles ?

Moïse, la Loi et le peupleLes Théologiens israélites et les rabbins d'une part, les Pères chrétiens d'autre part ont toujours assimilé l'expression "les dix paroles" à la péricope Exode 20,2-17. Or ce rapprochement n'est pas vraiment évident. Les références déjà indiquées (Ex 34.28, Dt 4.13 et Dt 10.4) d'une part sont éloignées de la péricope censée être citée, d'autre part ne sont pas explicitement liés au contenu du décalogue. Ces "Dix paroles" pourraient être un autre texte que Ex 20.

  1. Ex 34,28 suit et semble renvoyer à une série de prescriptions divines (34,1-26) gravées par Moïse dans la pierre de deux tables ; ces demandes sont semblables aux paroles sur Dieu et sur le sabbat qui débutent la péricope, elles les développent beaucoup, mais elles en ignorent la fin (les paroles sur le prochain).
  2. Dt 4,13 réfère explicitement ces dix paroles à une autre théophanie qui est semblable à celle de Dt 5,22 (ou Ex 20,21) qui suit la proclamation du décalogue. Mais d'une part on a vu que le décalogue était mal accroché à son contexte de théophanie, d'autre part Dt 4,13 précède le décalogue alors que son texte semble naturellement faire une référence arrière (citer un texte déjà connu dans le déroulement linéaire du livre).
  3. Dt 10,4 ne contient de références précises qu'aux premières tables sans citation du contenu.

Bien qu'il n'y ait pas de preuves définitives de l'identité des "Dix Paroles" et du "Décalogue", on peut constater que cette expression ne peut pas être appliquée à un autre texte reconnaissable aujourd'hui.

2.5. Source et datation

Il était habituel dans un commentaire de l'Ancien Testament de déterminer la ou les dates de constitution et le ou les sources d'origine d'une péricope. L'intérêt, ou la possibilité, de cette approche diminue de nos jours en raison des nombreuses divergences entre spécialistes.

Il est certain que l'ensemble de la péricope n'a pas été rédigé à l'époque Mosaïque. Par exemple, l'expression étranger qui est dans vos portes nécessite l'existence de portes de la ville, donc de villes ; pour ne pas convoiter l'esclave du prochain, il faut qu'il en ait, le texte révèle donc une situation où Israël est fixé et assez riche pour posséder des serviteurs. Ce qui place au mieux le "Sitz im Leben" (milieu de vie) définitif à une époque où Israël était déjà installé solidement dans les villes de Canaan, donc pas avant l'époque royale.

Pour certains, la formule Moi je suis YHWH ton Dieu serait d'origine sacerdotale et utilisée dans un contexte cultuel au Temple, sa rédaction serait donc tardive autour, ou plutôt au retour de l'Exil. Mais dire qu'il y ait des propositions qui datent de cette période laisse ouverte la possibilité que le rédacteur utilise majoritairement des éléments antérieurs.

Moïse annonce les dix parolesIl faut remarquer que l'expression "Dix paroles" est complètement absente des textes prophétiques, pourtant pointilleux sur le respect à accorder aux pauvres et à la justice, et des écrits de sagesse, et insistant pourtant sur les commandements de Dieu. Cela semble indiquer une expression tardive (post-exillique) et sacerdotale. Mais la réalité de ces paroles (tu n'auras qu'un Dieu, tu ne voleras pas, …) est elle bien connue des auteurs bibliques. Ce décalogue pourrait être un agglomérat postérieur de règles connues séparément depuis longtemps.

De nombreuses hypothèses ont été faites pour discerner les paroles originelles datant de l'époque mosaïque, mais rien de déterminant n'a reçu un accord suffisant des exégètes. Laissons aux spécialistes et au temps le soin d'avancer et de trancher.

Ces hypothèses de datation de la rédaction finale à l'Exil expliqueraient l'absence de références explicites aux "Dix Paroles" et aux "Tables de la loi" dans les textes prophétiques pré-exilliques ; mais elles n'éclairent pas ces manques dans les "écrits" formalisés postérieurement à l'exil (par exemple Job, le Siracide ou les Maccabées).

2.6. Contexte narratif

2.6.1. L'ensemble de l'alliance au Sinaï et Horeb

Il faut situer cette péricope dans son contexte littéraire global, dans le texte tel qu'il se présente à nous aujourd'hui. La Bible hébraïque place le texte dans un ensemble "Yitro" qui regroupe les chapitres 18, 19 et 20, mais cette découpe est surtout due à la lecture synagogale et n'est pas toujours porteuse de sens.

Le livre de l'Exode marque une césure entre les chapitres 18 et 19. Le verset 18,27 clôt définitivement le chapitre et l'histoire égyptienne d'Israël et de Moïse qui laisse alors son beau-père retourner dans son pays. Le chapitre 19 commence à situer "les fils d'Israël" dans le temps (trois mois après la sortie d'Égypte) et dans l'espace (le désert du Sinaï face à la montagne). Plus loin le chapitre 25 commence par décrire les prescriptions divines sur le sanctuaire à construire, il commence un nouvel ensemble qui formalise l'installation de Dieu au milieu de son peuple.

La Bible détermine ainsi un ensemble formé des chapitres 19 à 24 et consacré à l'alliance entre Dieu et son peuple. Le thème central de cet ensemble est confirmé par les occurrences du mot "alliance" dans la Bible ; il apparaît dans 300 versets de l'Ancien Testament (dont 255 dans la Bible hébraïque), mais seulement 13 fois dans l'Exode (dont deux fois sur le refus de l'alliance avec les peuples ou habitants de la terre promise et onze fois pour l'alliance entre Dieu et le peuple). Le mot "Alliance" est présent trois fois dans cet ensemble au début et à la fin, et quatre fois dans le chapitre 34 dont nous avons déjà vu la proximité avec notre péricope.

Le décalogue est inclus dans une dynamique de l'alliance qu'il faut garder, non pas comme on garde un objet précieux, ou dangereux, dans un coffre fort, mais comme une réalité qu'on garde en son cœur pour en vivre chaque jour. Le décalogue est un aspect essentiel de l'alliance du croyant avec Dieu. Ce coté texte d'alliance est renforcé par des éléments qu'on rencontre dans d'autres textes du Proche Orient Ancien : les conditions spécifiques de l'alliance sont précédées de la présentation des partenaires (surtout de Dieu) et d'un rappel de l'histoire commune (la sortie d'Égypte).

Cette alliance n'est pas entre deux parties égales, c'est plutôt une relation de vassalité entre un Dieu suzerain et le peuple vassal. Aussi c'est Dieu qui se révèle de sa propre initiative, ce n'est pas la sagesse humaine qui découvre un dieu unique au bout d'un raisonnement.

Rocher du Sinaï censé être le lieu du don des tables de la loiUn aspect de cet ensemble est révélé par la succession de déplacements, de montées et de redescentes de Moïse entre le désert du Sinaï (19,1) et la montagne du Sinaï/Horeb. Cette dernière est nommée Sinaï en 19,11.18, … mais elle a été assimilée par la tradition à l'Horeb, là où Dieu s'est révélé à Moïse dans le buisson ardent ; Il s'agit probablement d'unifier les deux lieux principaux de la manifestation de Dieu.

La structure indiquée en annexe 8.1 montre ces allers et retours (pas toujours très cohérents par exemple quand Moïse monte sur la montagne alors qu'il y est déjà au sommet). Cet ensemble met en jeu deux acteurs situés : le peuple en bas et Dieu (et sa présence) en haut, et un acteur itinérant : Moïse (qui monte et descend), parfois accompagné d'Aaron et des 72 anciens (partiellement car ils ne montent pas jusqu'à Dieu). Moïse est ainsi le médiateur voulu à la fois par Dieu qui l'appelle et par le peuple (qui refuse ou à qui est refusé le contact direct avec Dieu).

Cette rencontre sur la montagne permet de conclure une alliance formalisée par le don des commandements et la promesse d'une entrée sur la nouvelle terre (23,20ss), alliance à laquelle répond l'accord explicite (et anticipé) du peuple (19,8). Tout l'ensemble montre cette rencontre n'est possible que par l'intermédiaire de Moïse, mais le texte même du décalogue dans Exode ne fait aucune mention de Moïse, ni dans le contenu des paroles, ni dans le contexte immédiat du discours.

Cette contradiction apparente peut s'expliquer au niveau littéraire par une inclusion tardive du décalogue dans l'ensemble, elle a aussi une signification théologique. Ces dix paroles d'alliance ne sont pas limitées à Moïse et à son époque, même si celle-ci est prolongée dans toute l'histoire d'Israël par des réminiscences fréquentes ; ces paroles sont actuelles dans tous les temps, même sans la présence actuelle de Moïse.

2.6.2. Les théophanies

Orage, éclairsLe décalogue en Ex 20,2-17 est inséré dans une théophanie double (Ex 19,10-25 et Ex 20,18-21). Une théophanie est une manifestation de Dieu, ici elle a lieu dans une violence d'éléments de la nature. Il y a des éclairs, le feu, une nuée ou un nuage épais, la voix du cor, du chofar, le tonnerre qui devient la voix de Dieu, jusqu'à un tremblement de terre. Cette imagerie n'est pas exceptionnelle pour manifester la force d'un Dieu au dessus des lois naturelles d'un monde qu'il a créé. La Bible indique d'autres "rencontres" analogues comme en Ex 24,12-18, Jg 5,4s, Ps 77,17ss. Par contre la Bible fait aussi parfois mention d'une théophanie inverse comme en 1R 19,11-12 où au contraire Élie rencontre Dieu dans le calme d'un souffle léger.

L'insertion des "Dix Paroles" dans cette puissance de Dieu face à un peuple qui tremble passif dans la plaine, manifeste l'importance de ces paroles exceptionnelles prononcées par un Dieu si extraordinaire. Ce texte devient ainsi "loi" de Dieu en majesté.

2.6.3. Les tables

Le décalogue est aussi passé dans la tradition comme ayant été écrit sur des "tables de la loi". De la même manière que les "Dix commandements", l'expression "tables de la loi" n'est pas biblique. On trouve d'autres expressions comme "table de la charte (ou témoignage)", "tables de pierre" (Ex24,12), trois fois seulement "tables de l'alliance" (Dt 9,11, Dt 9,15 et Hé 9,4) ou simplement "tables".

Le mot table (en dehors du meuble) apparaît 51 fois dans 37 versets desquels il faut retirer les expressions "table rase" et "table de bronze" sans rapport avec le décalogue. En y regardant de plus prêt, on voit que les 28 versets restants sont concentrés dans l'Exode (9 fois) et le Deutéronome (11 fois). Trois versets citent des tables du coeur qui sont peut-être une allusion aux tables du Sinaï. Finalement seuls 1 R 8,9 et 2 Ch 5,10 sont les seules références explicites de l'Ancien Testament, en dehors des deux livres du Pentateuque, aux tables données par ou à Moïse à l'Horeb. Là aussi, comme pour les "dix paroles" il est troublant qu'un texte considéré aujourd'hui d'une telle importance ait si peu marqué les autres textes bibliques.

Sur ces tables sont gravées les Dix Paroles (selon Ex 34,28, Dt 4,13 et 10,4) ; le texte est gravé recto verso sur deux tables (selon Ex 32,15) soit quatre faces utilisées. Rien ne dit comment seraient disposées les Paroles sur ces tables et d'ailleurs il n'est fait aucune mention du contenu de ces tables.

L'arche d'alliance censée contenir les tables de la Loi données à MoïseLa Bible (l'Exode comme le Deutéronome parallèle) donne une double histoire de ces tables. Ce n'est que quatre chapitres après le décalogue que Moïse est invité par Dieu à monter sur la montagne du Sinaï pour y recevoir quarante jours plus tard ces tables. Écrites une première fois par Dieu lui-même, elles sont données à Moïse pour le peuple. Mais en redescendant vers le peuple, Moïse constate l'infidélité du peuple (déjà !) lors de l'épisode du veau d'or, et de rage brise ces tables. Mais Dieu rétablit l'alliance, signe de son amour indéfectible malgré les trahisons du peuple, et promet de nouveau ces tables-signes. Selon Dt 10,4 Dieu réécrit ces tables, selon Ex 34,28 c'est Moïse qui les récrit à l'identique sous la dictée de Dieu (ces deux versets parlent aussi des dix paroles). Les nouvelles tables, et même les fragments des premières, furent placés par Moïse dans l'Arche de l'Alliance (Dt 10,4, 1 R 8,9).

L'alliance de Dieu est inaltérable comme ces signes gravés dans la pierre, elle se renouvelle éternellement même après le péché le plus grand.


3. Textes parallèles

3.1. Exode 20 et Deutéronome 5

Le livre du Deutéronome est en grande partie une reprise, une réinterprétation de l'Exode ; son nom même (en grec "deuxième loi") l'indique. On note de nombreux parallèles entre ces livres, souvent avec des nuances. Le décalogue est présent dans le chapitre 20 de l'Exode et dans le chapitre 5 du Deutéronome sous une forme assez semblable. On trouvera la mise en parallèle de ces deux textes en annexe 8.3. On peut remarquer que le texte du Deutéronome est légèrement plus long que celui de l'Exode.

  1. La différence la plus importante (en longueur) se situe en Ex 20,11-Dt 5,15, verset central du texte qui justifie l'existence du sabbat. Pour l'Exode la semaine de travail du croyant est le pendant de la semaine de Dieu lors de la création, il faut se reposer le sabbat car Dieu s'est reposé le septième jour. Pour le Deutéronome le sabbat est justifié et Dieu a sorti Israël de l'esclavage en Égypte. Dt reprend ici la proclamation initiale du Décalogue en Ex 20,2-Dt 5,6 (Moi … YHWH … qui t'a sorti du pays d'Égypte). Dt 5,15 n'établit pas un lien de cause à effet entre l'Exode et le sabbat, mais entre l'Exode et le caractère généralisé du repos du sabbat ; ce n'est pas une phrase subordonnée causale, mais une phrase indépendante précédée d'un "et". Il indique qu'Israël doit laisser ses esclaves se reposer car, ayant été lui-même esclave en Égypte, il sait bien comme cette situation est pénible et nécessite une coupure, un sabbat, dans la semaine.
  2. La seconde différence est une triple insertion dans le Deutéronome d'une justification de demandes du décalogue. En Dt 5,12 il faut observer le sabbat comme YHWH te l'a commandé ; en Dt 5,15 ton Dieu t'a commandé de pratiquer le jour du sabbat ; en Dt 5,16 il faut honorer père et mère comme YHWH ton Dieu te l'a commandé. Cette triple affirmation d'un commandement de Dieu renforce deux fois l'observance du sabbat et une fois la fidélité aux parents.
    Sabbat et parents sont ainsi mis en parallèle sous la loi du Seigneur.
  3. Le verbe "rappelle-toi" (le sabbat) Ex 20,8 est remplacé en Dt 5,12 par le verbe "observe".
  4. Ces trois différences majeures touchent toutes trois le sabbat. Alors que l'Exode justifie le repos du sabbat par le repos de Dieu lors de la création, le Deutéronome n'a pas besoin de donner une explication factuelle, il affirme "le sabbat est" donc tu l'observes ; la seule raison d'être du sabbat est Dieu parce que Dieu l'a commandé.

    Les autres différences sont plus ponctuelles et seront utilisées dans les explications détaillées du texte :

  5. Dt 5,9 un "et" unit les fils et la troisième (génération),
  6. Dt 5,14 a aussi "ton bœuf et ton âne" dans la liste de ceux qui cessent tout travail le sabbat peut-être sous l'influence de la liste finale de Ex 20,17-Dt 5,21,
  7. de plus Dt 5,14 répète que l'esclave et la servante se reposent ce jour-là comme "tu",
  8. Dt 5,16 complète la récompense promise quand "tu" honore son père et sa mère,
  9. Dt 5,18-20 relie les commandements par des "et" pour en faire un ensemble plus homogène (ne pas tuer, adultérer, voler, …), mais aussi plus indépendant des paroles le précédant (honore …),
  10. enfin Dt 5,21 intervertit le rôle de l'épouse et du champ dans le double refus de la convoitise.

Il faut remarquer que toutes ces différences entre Exode et Deutéronome ne modifient pas les structures principales du texte qu'on les identifiera plus loin.

3.2. La Septante

La LXX est une traduction-interprétation de la Bible hébraïque en grec, elle a été probablement réalisée, au moins pour le Pentateuque, en basse Égypte autour d'Alexandrie au III° siècle avant notre ère. N'ayant pas assez travaillé sur le texte grec, je ne dirai rien des différences "minimes" de vocabulaire entre les traductions (comme esclavage ou esclaves, idole ou sculpture).

L'Exode selon la LXX est parfois plus proche du T.M. du Deutéronome que du T.M. de l'Exode.

  1. La Septante et la TorahAinsi la traduction de l'Exode selon la LXX utilise aussi le bœuf et l'âne en Ex 20,10,
  2. afin d'être heureux en Ex 20,12 comme Dt T.M.
  3. Dans la liste de ce qu'il ne faut pas convoiter, Ex LXX, comme Dt T.M., sépare et met en premier l'épouse puis réunit la maison, le champ et les autres possessions du prochain. On peut aussi prendre en compte le papyrus Nash qui est un texte hébreu indépendant de la LXX, et qui, s'il n'est pas à proprement parler une traduction des Dix Paroles selon l'Exode, contient un relevé large de prières usuelles ; il contient les mêmes ajouts que la LXX par rapport au T.M.
  4. L'ordre des trois premières sentences courtes, avant le trinôme inchangé témoigner / convoiter / convoiter, n'est pas le même dans les quatre textes, on passe de tuer / adultérer / voler (T.M. Ex et Dt) à adultérer / voler / tuer (pour LXX Ex) et à adultérer / tuer / voler (pour LXX Dt comme pour Nash). Le texte de Dt 5 dans la LXX est très proche du T.M., ? cependant Dt LXX a regroupé les deux refus de la convoitise en perdant la maison du prochain.

De ces écarts, on peut dire que la LXX a pollué le texte de l'Exode à partir du Deutéronome ; mais on peut aussi penser que c'est le texte Massorétique d'Exode qui a supprimé ces mots d'une base antérieurement commune.

3.3. Les Targoums

Les Targoums sont des traductions-interprétations, réalisées en Palestine, de la Bible hébraïque en araméen, devenue langue courante du peuple d'Israël. Les traductions et les manuscrits sont nombreux et souvent différents (d'où l'emploi du pluriel) ; ils auraient été majoritairement formalisés entre le III° et le V° siècle, mais la tradition orale en était en vigueur dans les synagogues avant l'ère chrétienne.

  1. Comme pour l'ensemble du Pentateuque, les Targoums d'Ex et de Dt sont beaucoup plus longs que le texte massorétique. Leurs paraphrases montrent un état de la compréhension, de la tradition et des commentaires qui avaient cours en Palestine au moment de leur diffusion autour de l'ère chrétienne. Les exégèses rabbiniques d'hier comme d'aujourd'hui reprennent moult des idées véhiculées par les Targoums.
  2. Les rapports entre les acteurs de la péricope sont sensiblement différents.
    1. Dieu est cité à la troisième personne (et non plus à la première).
    2. Le destinataire est un "vous" (et non plus un "tu") que Dieu nomme mon peuple, enfants d'Israël, leitmotiv avant chaque parole (alors qu'il n'y a pas d'adresse dans le T.M.).
  3. Seules les deux premières paroles (20,2.3) sont mises explicitement dans la bouche de YHWH et intitulées "commandements" ;
  4. ces paroles sont accompagnées de feu, ce qui renforce la théophanie entourant la péricope.
  5. Les tables de pierre sont gravées au fur et à mesure (sans attendre Ex 31) transpercées de part en part (( Ex 32,15). La tradition (non écrite dans les Targoums) dit que c'est Moïse qui a prononcé les autres paroles (probablement pour justifier la demande du peuple apeuré en 20,19).
  6. Les Targoums ajoutent des conséquences aux ordres brefs, par exemple c'est à cause des fautes des assassins que l'épée sort sur le monde. Il ne s'agit ni d'un châtiment pour ceux qui n'obéissent pas à la loi, ni l'une récompense pour ceux qui y obéissent, mais d'une explication du monde actuel.
  7. Les Targoums ont aussi
    1. "le bœuf le l'âne" en Ex 20,10, mais pas "afin d'être heureux" en Ex 20,12.
    2. L'ordre des trois premières sentences courtes tuer / adultérer / voler (pour Ex et pour Dt) est celui du T.M. (contre la LXX).
  8. Selon les versions, les manuscrits ont
    1. un verbe et une liste
    2. ou deux verbes et deux listes

de ce qu'il ne faut pas convoiter ; l'ordre est toujours le même, la maison d'abord puis l'épouse puis les serviteurs, … mais sans le champ du prochain.

3.4. Le Coran

Le Coran ne présente aucune série de lois ou de préceptes aussi ramassés que cette péricope. Les musulmans reconnaissent une loi morale qui correspond en gros à la partie morale du Décalogue : ne pas tuer, ne pas commettre d'adultère, ne pas voler, …

Mais il n'y a pas de liste officielle exhaustive comparable aux Dix Commandements.


4. Structurations du texte

4.1. Structure grammaticale

Il est utile d'étudier la péricope du point de vue grammatical en commençant par les verbes des propositions principales.

  1. Le verset 2 n'a pas de verbe principal Moi YHWH ton Dieu qui … ; en effet dans une telle phrase, l'hébreu n'a pas besoin de préciser le verbe "être" au présent.
  2. Les versets 20,8 et 12 comportent chacun un verbe principal (respectivement rkazf (zakar) se rappeler et db'k@i (kibed) honorer) conjugués à la seconde personne du singulier de l'impératif. Il s'agit explicitement de deux ordres exprimés à un "tu", d'ordres positifs enjoignant l'auditeur à faire ces actions de mémoire et honneur. Comme en français, l'impératif hébreu indique une action permanente dans le présent comme dans le futur.
  3. Les verbes des versets 20,4 (faire), 5 (s'incliner, servir), 7 (élever), 10b (faire), 14 (tuer), 15 (adultérer), 16 (voler), 17 (témoigner), 18 (convoiter) et 19 (encore convoiter), soit 11 verbes, sont tous formés du préfixe )ol (lo') et de la forme verbale au mode "inaccompli" à la seconde personne du singulier. Le préfixe indique une négation "ne pas" permanente, alors qu'il existe une autre négation l)a ('al) qui a un caractère plutôt temporaire.

    Moïse reçoit le DécalogueLe mode inaccompli et un mode complexe à traduire, comme son nom l'indique, il indique une action ou un état qui n'est pas terminé. Il peut désigner un futur français, ce qui n'est pas encore commencé (donc a fortiori pas terminé) ; mais il désigne souvent ce qui n'est pas fini et qui est déjà (un peu) commencé. En hébreu le futur absolu n'existe pas formellement et le futur est le plus souvent déjà commencé. La majorité des traductions françaises ont adopté un futur négatif par exemple "tu ne feras pas".

    Mais cette construction répétée "ne pas + inaccompli" est la seule forme possible en hébreu pour l'impératif négatif. Il n'est en effet pas possible d'utiliser le préfixe )ol (lo') suivi de l'impératif. Il me semble ainsi préférable de comprendre la série des inaccomplis négatifs comme la forme impérative négative qui existe en français (par exemple "ne fais pas"). Ces onze impératifs négatifs font face aux deux impératifs positifs déjà signalés (en 20,8.12).

  4. Le verset 20,3 est de la forme "ne-pas il-sera pour-toi" avec un verbe inaccompli à la troisième personne. ; il ne semble donc pas appartenir à la même série composée à la seconde personne. Mais En hébreu le verbe avoir, à tous les temps, n'existe pas comme en français dans une forme simple (par contre il existe des verbes forts comme "posséder"). Au lieu de dire "j'ai un fils" l'hébreu dit "il-est à/pour-moi un fils". Le verset peut être traduit par "tu n'auras pas …". Mais comme pour les autres verbes, il est logique de considérer cet inaccompli négatif "être" à la troisième personne comme un impératif négatif "avoir" à la seconde personne : n'aie pas.

    Pourtant les traductions chrétiennes utilisent le futur négatif pour ces verbes, et la traduction du rabbinat utilise le futur pour les phrases longues et l'impératif pour les phrases courtes. Ces traductions en français semblent projeter dans le futur ces non-actions ordonnées, alors que le sens du texte hébreu est évidemment de les exiger dès aujourd'hui jusqu'au terme de la vie. Le temps de ces paroles est déjà commencé, ce que ne rend pas un futur en français. On peut proposer des formules de la forme tu ne peux plus tuer, … pour marquer d'une part l'actualité de la demande, d'autre part le changement de l'être même du "tu" après son alliance avec Dieu.

  5. D'autres versets comportent des verbes n'entrant pas dans cette série, car ils ne sont pas principaux, par exemple en 20,13 des verbes dépendent de "car" et d'autres de "quand".
  6. Par contre 20,9 est une phrase principale indépendante avec deux verbes "travailler" et "faire" à l'inaccompli positif à la seconde personne ; il n'est pas possible de les considérer comme des impératifs dont ils semblent briser la théorie (la suite). Pour respecter l'emboîtement expliqué ci-dessous, on peut les considérer comme une incise attributive du "sanctifier" qui les précède.

On observe donc une structure grammaticale de douze impératifs négatifs et deux impératifs positifs, tous à la seconde personne du singulier, verbes accompagnés éventuellement de subordonnées à d'autres modes.

4.2. Le grand emboîtement des verbes

Cette analyse grammaticale met en évidence une des structures possibles pour la péricope. Les deux impératifs positifs "Rappelle-toi" (8, selon Ex ou "Observe" selon Dt) et "Honore" (12) sont centraux dans la péricope et permettent une composition en trois phases (début 2-7, milieu 8-12, fin 13-17).

La phase du milieu (cinq versets) ou "emboîtement central" est structurée en [ABCB'A'], elle contient en bordure [AA'] ces deux impératifs positifs "Rappelle-toi" et "Honore" (9.14), au centre une proposition [C] formée de l'impératif "Ne fais aucun ouvrage" (12) et en situation intermédiaire deux affirmations [BB'] contenant chacune "six jours", la première consacrée à "tu" (10-11) et la seconde à Dieu (13). Cette phase du milieu révèle donc un petit emboîtement parfait de syntaxe et de vocabulaire dont le centre, la pointe, met en exergue l'ordre de ne pas faire d'ouvrage, sous-entendu le jour du sabbat. Les deux bords renvoient en un jeu de miroir Dieu originataire de la péricope et "tu" destinataire.

Les deux phases du début et de fin ne sont pas d'égale longueur, la première, six versets (dans la T.M. comme aujourd'hui), est assez développée et contient cinq impératifs négatifs et des subordonnées, la seconde, cinq versets, est ramassée et ne contient (en hébreu) que six impératifs négatifs. On a ici une certaine parité syntaxique mais elle n'est pas parfaite.

Cette dissymétrie a été corrigée (volontairement ou non) par certains commentateurs, d'une part en considérant que le premier verset est une présentation et ne doit pas être compté, d'autre part en fusionnant les deux "ne convoite pas" (17) en une seule liste. Ces deux corrections amèneraient à une symétrie grammaticale parfaite avec deux parties extérieures ayant chacune cinq versets et cinq impératifs négatifs, mais elles ne sont pas nécessaires au raisonnement global sur la structuration de la péricope.

Verset Emboîtement extérieur Impératifs positifs Impératifs négatifs Suite du texte
20,2   Moi-je suis YHWH     ton Dieu qui t'a sorti du pays d'Égypte d'une maison d'esclaves.
20,3       N'aie pas d'autres dieux face à moi.
20,4       Ne fais (pas) pour toi ni une sculpture ni toute ressemblance de ce qui est dans les cieux au-dessus ni de ce qui est dans la terre de dessous ni de ce qui est dans les eaux de dessous la terre.
20,5       Ne te prosterne pas devant ces dieux, et
        ne les sers pas car moi-je suis YHWH ton Dieu, une divinité jalouse reportant une faute des pères sur les fils sur la troisième et sur la quatrième génération quand ils me haïssent
20,6         et faisant de la bienveillance pour les milliers de générations quand ils m'aiment et gardent mes commandements.
20,7       N'invoque pas le nom de YHWH ton Dieu faussement car YHWH n'absoudra pas celui qui invoque son nom faussement.
20,8 A   Rappelle-toi   le jour du sabbat pour le sanctifier.
20,9 B       Pendant six jours tu travailleras et tu fera tout ton ouvrage,
20,10         mais le septième jour est un sabbat pour YHWH ton Dieu. .
  C     Ne fais aucun ouvrage, toi et ton fils et ta fille, ton esclave et ta servante et ta bête et ton étranger qui est entre tes portes
20,11 B'       Car en six jours YHWH a fait les cieux et la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent ; et Il s'est reposé le septième jour ; c'est pourquoi YHWH a béni le jour du sabbat et le sanctifiera.
20,12 C   Honore   ton père et ta mère afin que tes jours soient prolongés sur le sol que YHWH ton Dieu te donne.
20,13       Ne tue pas.  
20,14       N'adultère pas.  
20,15       Ne vole pas.  
20,16       Ne prononce pas un témoignage mensonger contre ton prochain.
20,17       Ne convoite pas la maison de ton prochain.
        (Ne convoite pas) l'épouse de ton prochain ni son esclave ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni tout ce qui appartient à
    ton prochain      

Cette péricope permet aussi un cheminement entre ses mots extrêmes, elle établit le passage entre la première personne citée, le Seigneur, et la dernière, ton prochain. Tous les interdits et tous les ordres des Dix Paroles ont pour but de faire le lien entre Dieu et l'Autre.

De plus les deux premiers et les deux derniers mots K1(jyr'l; r#$e)jhwhy ykinO)f ('anokhi YHWH … 'acher lerey'akha) forment une phrase Moi je suis YHWH qui est pour ton prochain

Ces quatre mots relient les trois acteurs de ce texte (Dieu, tu, prochain), ce qui empêche toute appropriation de Dieu par Israël et souligne la nécessaire médiation de l'Autre pour vivre une bonne relation entre humains.

4.3. La petite inclusion

Si le couple de mot "YHWH ton-Dieu" se retrouve quatre fois dans ce texte, le triplet "Moi-je-suis YHWH ton-Dieu" ne se trouve que deux fois (2.5) en délimitant une inclusion de trois phrases [ABCB'A'] au début de la péricope.

20,2 D Moi-je suis YHWH ton Dieu qui t'a sorti du pays d'Égypte d'une maison d'esclaves.
20,3 E     N'aie pas d'autres dieux face à moi.
20,4 F          Ne fais (pas) pour toi ni une sculpture ni toute ressemblance de ce qui est dans les cieux au-dessus ni de ce qui est dans la terre de dessous ni de ce qui est dans les eaux de dessous la terre.
20,5 E'     Ne te prosterne pas devant eux, et ne les sers pas car
  D' moi-je suis YHWH ton Dieu, une divinité jalouse …

Cette structure [D-E-F-E'-F'] enserre [F] l'interdiction des faire des sculptures (ou idoles) qui devient une pointe secondaire de la péricope, après la pointe principale (l'absence d'ouvrage lors du sabbat) révélée par le grand emboîtement.

Elle place en vis-à-vis les deux ordres [EE'] de "ne pas avoir d'autres dieux" et "ne pas se prosterner", ce qui indique qu'ils se rapportent l'un à l'autre, donc qu'il ne faut pas se prosterner devant ces autres dieux ni les suivre. Accessoirement, ce vis-à-vis résout un problème de traduction, le "eux" de 20,5 se rapporte aux dieux, pas aux sculptures.

4.4. Les acteurs et les trois temps du texte

Il convient aussi d'analyser les acteurs de cette péricope et les relations qu'ils établissent entre eux.

  1. Le premier acteur, en nombre des citations (39), n'est pas explicitement désigné autrement que par la seconde personne du singulier "tu", 23 sous forme du pronom possessif (ton, ta, tes) et 16 sous forme verbale (par exemple "honore").
  2. Le second acteur est Dieu, cité 23 fois, dont Les mots "dieu" et "divinité" ne sont jamais isolés et sont toujours associés au tétragramme.
  3. Le troisième acteur est le prochain, cité 8 fois, dont 4 comme substantif, et 4 comme pronom à la troisième personne (son).

Moïse reçoit les tables de la loi sur l'HorebD'autres acteurs ont un rôle plus éphémère comme les autres dieux, les pères et les fils, le père et la mère. Enfin le sabbat est un acteur important qu'on a déjà mis en évidence dans le grand emboîtement.

L'organisation de ces acteurs dans le texte montre que "tu" est présent dans toute la péricope, de la première à la dernière ligne. Le prochain n'est explicite qu'à la fin dans les deux derniers versets (16.17), Dieu est présent au début et au milieu du texte, mais sa place varie au cours de la péricope.

Au début du texte (versets 2-6) Dieu se désigne à la première personne depuis "moi je suis" jusqu'à "mes commandements". Ensuite Dieu passe à la troisième personne ("invoque son nom" verset 7 ; "il" verset 11). Ainsi Dieu est narrateur dans le premier tiers du texte (2-6), puis il devient référé (celui à qui on fait référence) au centre (7-12), enfin il est absent du dernier tiers (13-17).

De même la place de "tu" face aux autres acteurs évolue. Au début (2-7) "tu" n'existe qu'en fonction de Dieu, du "tu" est sorti d'Égypte au "n'invoque pas le nom de ton Dieu". Au milieu (8-11) "tu" est grammaticalement sujet autonome dans son travail, même si c'est en relation avec Dieu. À la fin (12-17) "tu" est toujours sujet acteur mais sans Dieu.

La place du prochain évolue aussi. Au début (1-11) il est complètement absent car les rapports sont construits uniquement entre Dieu et "tu". Vers la fin (12-15) le prochain n'est pas cité, mais pour honorer, ne pas tuer, … "tu" est implicitement en relation avec lui. Enfin (16-17) le prochain est explicitement l'objet d'une relation à "tu".

Ces rôles et relations déterminent des segments qui ne se recouvrent pas totalement et on peut hésiter sur leurs frontières en particulier pour le verset 12 "Honore" qui est le seul où les trois acteurs se rencontrent. Si on donne la prééminence à Dieu, ce qui semble assez logique, cette analyse des acteurs met en place les trois sections suivantes :

Verset Dieu "Tu" Prochain Section
2-6 Première personne Objet de Dieu Absent Dieu parle
7 Troisième personne On parle de Dieu
8-11 Sujet avec Dieu
12 Sujet sans Dieu Objet non cité
13-15 Absent Tu et ton prochain
16-17 Objet cité

Il faut remarquer que ce découpage des acteurs correspond strictement au découpage grammatical fait dans le chapitre précédent. La section centrale "On parle de Dieu" correspond à l'emboîtement central autour des deux impératifs positifs "Rappelle-toi" et "Honore".

On a remarqué au passage que la famille (20,12) est ici le seul lieu de rencontre entre Dieu, toi et le prochain.

4.5. D'autres regroupements

Dans l'exégèse israélite les cinq premières paroles, ou les deux premières sections indiquées ci-dessus jusqu'à "Honore ton père et ta mère", contiennent le nom de Dieu. Elles énumèrent les obligations de chacun face à Dieu. Alors que les cinq dernières paroles, notre troisième section, énumèrent les obligations de chacun envers son prochain. Pour obtenir ce découpage, le judaïsme classe l'honneur dû au père et à la mère (Ex 20,12) parmi les obligations face à Dieu. Nous avions déjà noté ce parallèle entre Dieu et les parents.

Les Pères de l'Église ont eu souvent le même principe binaire de séparer ce qui est relatif à Dieu de ce qui est relatif au prochain. Ainsi Augustin dans son 9° Sermon (1-16) met le décalogue en parallèle avec les deux commandements principaux énoncés par Jésus (Mt 22-37-39). Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta pensée correspond aux trois premiers commandements (Ex 20,3-10), Tu aimeras ton prochain comme toi-même aux sept autres (11-17).

Puis tous "se ramènent à un seul qui est Ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, ne le fais pas à autrui (Tb 4,15)" ; cette dernière assertion me semble ramener le décalogue à une visée réductrice et assez égocentrique.

4.6. L'inclusion des idées

Pour Leibowitz, le premier groupe de paroles (celles pour Dieu) va du coeur (siège des pensées pour les juifs) à la parole (n'invoque pas) puis à l'action (le sabbat) et à la famille (honore). Le second groupe de paroles (celles pour le prochain) suit une démarche inverse des actes (ne vole pas, ne tue pas) à la parole (ne prononce pas) puis à la pensée (ne convoite pas).

Si on prend l'ordre des petites sentences dans la LXX on a une bonne symétrie avec une structure en V qui place au centre les deux commandements sur les familles, celle qu'on quitte (honore père et mère) et celle qu'on crée (n'adultère pas) ; ce qui renforce la place centrale de la famille dans la vie juive.

Pensée Moi je suis YHWH qui t'a libéré   Ne convoite pas … de ton prochain
  N'aie pas d'autres dieux      
Parole   N'invoque pas le nom de YHWH   Ne prononce pas un témoignage mensonger  
Action   Rappelle-toi le jour du sabbat   Ne vole pas  
      Ne tue pas  
Famille   Honore ton père et ta mère N'adultère pas  

Si on conserve l'ordre de la T.M. on observe une structure en W, qui place au centre le refus du meurtre (entouré des familles), mais ce milieu ne semble pas devoir pour autant être retenu comme la pointe centrale du décalogue.

Un intérêt de cette construction est la mise en évidence de la signification de la dernière parole. L'affirmation de YHWH comme Le Dieu est mise en symétrie avec le respect absolu du prochain (en étant optimiste sur le texte) ou avec les biens du prochain (en étant plus pessimiste).

La convoitise du prochain est l'opposition définitive au Dieu libérateur ; la soumission à ses sentiments de convoitise remet la personne en esclavage donc défait en elle la sortie d'Égypte voulue et faite par Dieu.

4.7 Une mise en parallèle

Beaucoup d'exégètes et de rabbins ont écrit sur la disposition des Dix Paroles sur les tables. Le Talmud (Mékhilta, Ythro, 88) indique que chaque table contient cinq paroles, que la première table est consacrée aux commandements religieux et la seconde aux commandements sociaux. Il établit un parallèle antithétique entre les paroles placées en vis-à-vis.

Moi-je suis le SEIGNEUR ton Dieu Ne tue pas
N'aie pas d'autres dieux N'adultère pas
N'invoque pas le nom du SEIGNEUR ton Dieu Ne vole pas
Rappelle-toi du jour du Sabbat Ne prononce pas un témoignage mensonger
Honore ton père et ta mère Ne convoite pas

Pour la première, la seconde et la quatrième lignes, cette construction relève d'une théologie classique. Le troisième et le dernier commentaires semblent plus tirés par les cheveux et relèvent partiellement d'une théorie de la rétribution immédiate du bien et du mal.


5. Éléments d'analyse

5.1. Le rôle de YHWH

Dieu a de toute évidence le rôle majeur dans cette péricope. Il décide seul et prononce unilatéralement ces paroles de l'alliance par laquelle il s'approprie le peuple. Comme libérateur des fils d'Israël et comme créateur du monde, Dieu peut indiquer la ligne droite pour le peuple juif. C'est parce qu'Il a libéré les fils d'Israël de l'Égypte qu'Il peut leur imposer leur nouvelle loi de peuple libre, libre donc soumis à sa loi propre et non plus à la loi de leurs maîtres. C'est parce qu'Il les a libérés de l'esclavage que Dieu peut aussi dicter une loi, non seulement pour signifier leur liberté politique, mais aussi pour nous libérer de la tendance à faire le mal, pour nous libérer de l'esclavage intérieur.

Il semble qu'Israël n'ait pas eu vraiment le choix d'accepter cette loi imposée. La contrainte est la conséquence de l'identité ontologique entre la Torah et la création. Le croyant ne peut pas récuser le Décalogue comme il ne peut récuser le fait qu'il existe et qu'il ait été créé.

Cette promesse irréversible engage aussi bien Dieu qu'Israël. C'est ainsi que Dieu rétablira son alliance même après le refus ponctuel exprimé lors de l'épisode du veau d'or.

5.2 Le rôle de Moïse

Dans l'Exode le contexte de la péricope indique que Dieu parle personnellement au peuple, alors que dans le Deutéronome Moïse est le narrateur. Il est ici comme le médiateur (5,5) devant le peuple qui a peur pour lui dire ce que Dieu avait dit. Pour tenir compte de la situation syntaxique de Dieu, les Targoums ne placent dans la bouche de Dieu que les deux premières paroles (2-3) tandis que les autres sont dites par Moïse au nom de Dieu. On a ici une insistance théologique particulière sur la place de Moïse dans la révélation de la parole Divine. L'Exode lui donne un rôle plus effacé tandis que le Deutéronome lui donne une place essentielle d'intermédiaire obligé.

Une question se pose, celle de savoir si l'auto-présentation de Dieu en Ex 20,2 constitue la première parole, ce que pensent les israélites, ou si elle n'est qu'une introduction, ce que pensent la majorité des chrétiens. Il me semble que Cette question est loin d'être anodine et qu'elle est reliée à celle de la nature de la péricope. Séparer le verset 2 conduit à ne garder qu'un texte donnant des ordres (des impératifs), d'où découle la terminologie non biblique de "Dix commandements". Autrement dit, si on veut que ce texte soit une législation donnée par un Dieu juge, il faut enlever le premier verset.

Pour moi, le premier verset mérite une appellation de "parole" où Dieu affirme son autorité sur le peuple des croyants parce qu'il a agi pour son bien ; placer ce verset parmi les paroles donne à cette péricope un caractère de contrat d'alliance qui implique des obligations pour les croyants.

On a ainsi une approche théologique différente des relations entre Dieu et l'assemblée des croyants entre le judaïsme et le christianisme : l'alliance ou la soumission, la parole ou la loi.

5.3. Qui est "TU" ?

Le "tu" destinataire n'est pas indiqué explicitement dans la péricope, il faut le chercher dans le contexte. L'interlocuteur privilégié du SEIGNEUR est Moïse qui est présent dans le texte précédant le décalogue, mais celui-ci (selon Ex) s'éloigne alors de Dieu. Cette péricope ne s'adresse pas au seul Moïse, contrairement à d'autres prescriptions, par exemple cultuelles.

Les Dix Paroles ont une portée plus générale et ne concernent pas qu'une seule personne. La suite de Ex indique que le peuple voyait les voix, elle indique que le destinataire de ce texte est le peuple d'Israël et les croyants qui poursuivent sa foi. Mais le T.M., contrairement aux Targoums ne s'adresse pas à un "vous" qui serait plus naturel quand on parle à une foule assemblée. Par ce "tu" Dieu ne parle pas à un collectif impersonnel, mais au contraire à chacun des croyants pris personnellement dans une relation à tu et à toi avec la divinité.

Ce décalogue est certes adressé à Moïse, à Israël au désert, aux fils d'Israël qui mûrissent et lisent ce texte depuis lors et pendant des générations toujours ;

au-delà il nous est offert à nous croyants, et en particulier à moi qui après tant d'autres cherche à me situer sous le regard de Dieu qui m'appelle à sa Sainteté par ces paroles.

5.4. Qui est le prochain ?

Le texte des Dix Paroles donné par Dieu interdit de faire du tort au prochain (jr' (re'a). Ce prochain est cité explicitement dans les deux derniers versets ; on a vu qu'il était placé en symétrie du Dieu affirmé dans le premier verset. Le prochain est aussi implicite dans les ordres précédents, par exemple, "ne tue pas" sous-entend "ne tue pas ton prochain". Mais le Décalogue ne dit pas explicitement qui est le prochain que "tu" doit protéger.

La tradition biblique semble bien avoir compris qu'il fallait que chaque fils d'Israël protège chacun des autres fils d'Israël. Le serviteur à qui on doit permettre de faire le sabbat est celui qui y est tenu par sa foi, c'est un juif qui est au service, volontaire ou obligé, d'un autre coreligionnaire. Il ne semble pas que cette protection s'étende originellement à l'ensemble des êtres humains, en particulier aux esclaves et prisonniers de guerre des autres nations. D'ailleurs, les israélites orthodoxes, même en Israël, "acceptent" qu'un non-juif, chrétien ou non, travaille pour eux le samedi.

Cette question "qui est le prochain" est celle que pose le légiste en Lc 10,29, ce qui donne à Jésus l'occasion de développer la parabole de l'homme blessé et du bon Samaritain. Jésus amène alors son interlocuteur à reconnaître que le prochain de l'homme tombé était justement le Samaritain, ce lointain cousin abhorré, cet étranger.

Les Évangiles élargissent la protection donnée par le Décalogue.

5.5. Paroles, Lois, Commandements

Nous avons déjà abordé la question de la nature de la péricope en hésitant entre les mots Paroles, Lois et Commandements, il faut ici regarder la nature juridique de ses prescriptions. Si les mots "loi" (290 versets, dont 2/3 au singulier) et "commandement" (150 versets dont 3/4 au pluriel) sont relativement fréquents dans l'Ancien Testament juif, ils ne figurent que 16 fois dans le livre de l'Exode, qu'on dit pourtant faire partie du recueil juridique d'Israël. Le mot "commandements" figure une fois dans la péricope sans qu'il s'applique clairement à la péricope elle-même.

On repère plusieurs codes (ou séries de lois) dans le Pentateuque, certains sont courts : Décalogue 20,1-17, code de l'Alliance 20,22-23,19, Second Décalogue 34,14-26 ; d'autres sont nettement plus longs : code des Offrandes Lv 1-7, code de Pureté Lv 11-15, code de Sainteté Lv 17-26, code Deutéronomique Dt 12-26. La péricope objet de l'étude est remarquablement courte dans cet ensemble "législatif".

Dans le décalogue, la dernière prescription double ("ne convoite pas") n'a pas sa place dans un appareil législatif. Un loi porte sur des actes publics, par sur des sentiments intérieurs. De plus les formulations du Décalogue tranchent singulièrement sur les formules législatives qui sont habituellement de la forme dans telle circonstance, fais ceci ou ne fais pas cela, sinon telle sanction sera appliquée. Par exemple Ex 21-12 indique que celui qui a tué après avoir guetté sa victime (un assassin) sera mis à mort, mais que celui qui a tué sans préméditation (un meurtrier) sera banni. Ce genre de loi est appelé casuistique car elle précise les circonstances où elle s'applique.

La tradition israélite les appelle twOc:mi (mitsvot, mot féminin) ou préceptes. Elle distingue 613 commandements dont 365 négatifs (autant que de jours dans l'année), et 248 positifs (autant que d'os dans le corps humain). Alors que le mot hébreu pour désigner non pas chaque commandement, mais l'ensemble législatif est hrfwOt@ (torah, mot féminin), qui par extension désigne l'enseignement de Dieu par Moïse dans les cinq premiers livres de la Bible.

Dans le Décalogue, aucune phrase n'indique à la fois une circonstance et une sanction. Une seule sentence indique une circonstance, celle qui demande de se rappeler et de sanctifier le jour du sabbat (8-10), mais c'est une circonstance répétitive et sans qu'il y ait de sanction si le repos hebdomadaire n'est pas observé. Une seule autre indique une sanction, mais c'est une sanction positive, une récompense de voir ses jours allongés si on honore son père et sa mère (12). La phrase qui contient de la façon la plus marquée une sanction négative est "poursuivre la faute des pères" (7) ; elle est immédiatement accompagnée d'une sanction positive "prouvant sa fidélité" (8) et elle n'est pas directement reliée à une obligation : elle est une explication de ce qu'est la "jalousie" de Dieu. Il est remarquable d'avoir dans le Décalogue une seule sanction celle d'une récompense, et une seule obligation circonstanciée, celle du repos pour Dieu. De plus on a ici encore une fois un lien très fort entre le respect dû à Dieu et celui dû aux parents.

Les spécialistes disent qu'on a ici affaire à des lois apodictiques, c'est-à-dire à des lois applicables toujours et partout et qui ne donnent pas lieu à des sanctions car elles font partie de la "nature" humaine. La tradition israélite les qualifie plutôt de paroles Myribad: (devarim, mot masculin).

Ainsi la tradition israélite ne considère pas le Décalogue comme un court recueil juridique de préceptes donnant des devoirs et des droits, elle le considère comme une Parole de Dieu.

Mais toute parole de Dieu lie son auditeur et le conduit sur les chemins de Dieu, donc le guide par un enseignement à faire ce qui est agréable à Dieu et à se détourner de ce qui lui est désagréable. Ce n'est que secondairement que cette parole devient loi.


6. Au fil du texte

6.1. L'introduction Ex 20,1

Le premier verset 20,1, qui précède la péricope, semble passe-partout, mais cette formulation "YHWH, parler, parole, dire" est absolument unique dans la Bible hébraïque 29. On trouve cinq formules proches "YHWH, parler, parole, dire" :

en 1 R 13,18
un ange dit la parole du SEIGNEUR disant,
2 R 9,36
Ceci est la parole du SEIGNEUR qu'il parla par Élie disant,
2 R 15,12
Ceci est la parole du SEIGNEUR à Jéhu disant,
Am 3,1
Entends cette parole que le SEIGNEUR a parlé contre vous disant
et dans une syntaxe différente Job 42,7
après que le SEIGNEUR eut parlé ces paroles à Job, le SEIGNEUR dit à Élifaz

Les formes simplifiées "parler parole", "le SEIGNEUR dit", "dit disant" … sont elles plus fréquentes.

La proximité de la formulation de ce verset avec plusieurs versets de textes d'une même époque permet-elle de proposer une datation pour le décalogue qui le suit ?

6.2. "Je suis le Seigneur ton Dieu" Ex 20,2

Au verset 20,2 le verbe "être" est implicite en hébreu. On peut également traduire par "Moi je suis YHWH ton Dieu qui …" ou "Moi YHWH, je suis ton Dieu qui …". Dans la première proposition Dieu se présente avec son nom, donc son essence ; dans la seconde Dieu présente son action. La correspondance avec d'autres textes fait préférer la première formule qui introduit la majesté de Dieu devant son peuple. Dans le même verset la fin de la phrase est d'une maison d'esclaves alors que les traductions utilisent maison d'esclavage ou maison de servitude. La tournure personnelle en hébreu est traduite en français par une tournure plus impersonnelle.

En fait l'affirmation du décalogue n'est pas l'unicité absolue de Dieu, mais celle de la nécessité pour Israël d'avoir un seul Dieu. Le texte ne se prononce pas sur l'existence ou l'absence des autres dieux pour les autres peuples.

6.3. "Sortir du pays d'Égypte" Ex 20,2

Tertullien dans "Le Scorpiace" 2,2 fait un parallèle avec tous ceux que Jésus-Christ sort d'Égypte, de ce monde adonné aux idoles, de cette maison de servitude.

6.4. "Ne te fais pas une sculpture" Ex 20,4

Au verset 20,4 il ne faut pas faire de lsepe (Pesel) ; la B.J. traduit le mot par "image sculptée", la TOB et le rabbinat le traduisent par "idole", peut-être en partie pour éviter une répétition avec l'autre interdit hnFw%mt@; (temounah) image, représentation, probablement parce que la proximité entre sculpture et la phrase précédente "n'aie pas d'autres dieux" conduit à une assimilation pour donner une "idole" qui est une statue, une sculpture d'un dieu. Il me semble que la traduction doit rester plus neutre et utiliser le mot neutre sculpture décrivant l'objet prohibé, plutôt que idole qui imposerait au lecteur la raison religieuse de faire cet objet.

Toujours à la fin du même verset, la proposition "ce qui est dans …" peut s'appliquer soit simplement à la ressemblance, soit aux deux mots sculpture et ressemblance ; l'hébreu comme le français garde une ambiguïté, mais celle-ci ne semble pas porter en conséquence compte-rendu de l'étendue de l'interdiction.

Une interprétation rapide pourrait comprendre qu'il s'agit ici d'une interdiction générale de l'art figuratif, ce que fera l'Islam ultérieurement.

On peut hésiter entre l'interdiction de la représentation du SEIGNEUR ou des autres dieux qui sont supposés être dans le ciel (culte des astres), sur le terre (les dieux animaux) et sous la terre (par exemple les dieux des morts).

6.5. "Ne te prosternes pas" Ex 20,5

Le verset suivant 20,5 indique qu'il ne faut pas se prosterner devant "le pronom personnel pluriel". L'hébreu ne précise pas vraiment si l'interdiction porte sur le verset précédent "sculpture et ressemblance" ou sur le verset antérieur "autres dieux" ; les deux options semblent grammaticalement équivalentes. La TOB et la B.J. optent résolument pour le refus de se prosterner devant les autres dieux en répétant ce mot (répétition absente du Texte Massorétique), le rabbinat indique explicitement son choix pour "elles", les idoles et images.

Cette hypothèse semblait probable, ne serait-ce que parce qu'il est plus facile et immédiat de s'incliner devant un objet, par exemple une sculpture, que devant un concept dieu abstrait. Cependant la petite inclusion déjà indiquée a montré que le refus de s'incliner était relatif aux autres dieux.

6.6. "Reportant sur les générations" Ex 20,5

Dans le même verset 20,5 comme dans le suivant 20,6, les mots "troisième", "quatrième" comme "milliers" ne sont pas précisés en hébreu. Toutes les traductions comprennent (et parfois expliquent) qu'il s'agit des générations successives. Par contre la question du sujet de la proposition temporelle quand ils haïssent/aiment n'est pas abordée. S'agit-il des pères ou des fils ou des pères et des fils ?

S'il s'agit des pères, la faute, ou la rectitude des pères retombent sur les fils, quelle que soit l'action des enfants. S'il s'agit des fils, la faute, ou la rectitude n'a de conséquences sur les générations ultérieures que si les fils continuent l'action des pères ; il n'y a alors plus aucun automatisme, mais un effet "boule de neige" si la haine, ou l'amour, continue de génération en génération.

On passerait ainsi d'une théologie de la rétribution automatique sur la succession des générations, à une rétribution individuelle où chacun mérite la sanction, positive ou négative, de Dieu.


7. Conclusion

Ce décalogue est donc un texte fondamental pour le croyant. Bien au-delà d'un code juridique il s'agit d'un texte d'alliance entre le Dieu unique d'Israël et son peuple. Il ne s'agit pas pour le peuple de suivre la Loi pour approcher Dieu, mais de l'observer parce que Dieu l'a offerte avec Sa présence.

Pour les chrétiens ce texte est devenu de première importance d'autant plus que c'est devenu le seul texte normatif conservé de la première alliance quand elle fut considérée comme dépassée par la Nouvelle Alliance en Jésus le Christ. Par symétrie inverse la synagogue des israélites a diminué l'importance relative de ce texte pour ne le considérer qu'un élément parmi le grand ensemble de la Loi Mosaïque.

Nous avons lu dans l'étude de la structure de cette péricope que le Décalogue est un texte d'alliance, de traité de protection conclu entre Dieu suzerain car libérateur et un peuple qui se soumet à cette autorité. La loi est la conséquence de l'élection d'Israël, elle n'en est pas la condition. Cette alliance est inaltérable et Dieu y reste fidèle malgré nos errements comme il a gardé Israël dans sa foi malgré le veau d'or.

Même s'il est situé au début de l'Exode, le texte même du décalogue n'utilise pas Moïse comme intermédiaire pour que nous puissions le faire notre aujourd'hui.

Ces paroles ne font pas un texte législatif menaçant le fautif de sanctions.

Elles établissent un passage de Dieu au Prochain qui doit être accompli par le "tu" croyant. Le lieu central de ce lien est la famille, lieu de rencontre entre Dieu, ton prochain et toi, lieu qui établit un certain parallèle entre le respect dû aux parents et celui dû à Dieu.


8. Annexes

Ces annexes ont pour objet d'éviter au lecteur la recherche de textes et références dans sa bibliothèque.

8.1. Ensemble sur l'alliance du Sinaï et de l'Horeb

Verset En bas Entre deux En haut
19,2 Israël campe en bas, face à la montagne    
19,3a   Moïse monte vers Dieu  
19,3b     YHWH appelle Moïse de la montagne
19,3c-6     Discours de Dieu sur l'alliance avec son peuple
19, 7a   Moïse vient  
19,7b-8b Accord du peuple    
19,8c-   Moïse rapporte à YHWH les paroles du peuples  
19,9a-9b     YHWH dit à Moïse je vais arriver … dans un nuage
19,9c   Moïse transmet à YHWH  
19,10-13     YHWH dit à Moïse … YHWH descendra sur le mont Sinaï … quelques uns monteront
19,14a Moïse descend de la montagne vers le peuple    
19,14b,15 Préparation    
19,16     Voix, éclairs, nuées sur la montagne
19,17 Le peuple hors du camp, tout en bas de la montagne    
19,18     Le mont Sinaï en fumée, YHWH y est descendu. Tremblement
19,19b-c   Moïse parle Dieu lui répond dans le tonnerre
19,20a-b     YHWH descend, appelle Moïse au sommet de la montagne
19,20c     Moïse monte
19,21-24     Dialogue entre YHWH et Moïse sur la possibilité de s'approcher et de monter. Moïse doit monter avec Aaron
19,25   Moïse descend  
20,1-17     Décalogue
20,18-21a Le peuple entend et voit, à distance    
20,21b   Moïse approche la nuée de Dieu  
20,22-23,19     Code de l'alliance. Autel. Libération des esclaves lors de l'année sabbatique. Lois sur les crimes
23,20-33     Annonces sur le chemin et l'entrée dans le nouveau pays
24,1-2     Rappel de la montée de Moïse, Aaron et 72 anciens, sans le peuple
24,3a   Moïse vient raconter au peuple  
24,3b-c Accord du peuple    
24,4a Moïse écrit les paroles de Dieu    
24,4b 8 Construction d'un autel, holocaustes, sacrifice. Lecture du livre de l'alliance    
24,9-11   Moïse, Aaron et 72 anciens montent et voient Dieu, mangent et boivent  
24,12     YHWH dit Moïse de monter pour recevoir les tables de pierre écrites par Dieu
24,13-14 Préparation    
24,15a   Moïse monte  
24,15b-17     La gloire de YHWH demeure sur la montagne et la nuée la couvre pendant 6 jours
24,18a   Moïse pénètre dans la nuée et monte  
24,18b     Moïse reste sur la montagne quarante jours et quarante nuits

 

8.2. Traductions des péricopes

8.2.1. Un mot à mot du texte massorétique

Traduction par moi-même. Le ";" remplace le "sôph pàsoûq" ou fin de verset. Le "*" d'Exode remplace la lettre isolée m (Mêm) indiquant une pause de respiration.

8.2.1.1. Exode 20

Verset Traduction Variante
20,2 * Moi-je (suis) YHWH ton dieu qui t'a sorti du pays d'Égypte d'une maison d'esclaves ; Moi YHWH, je suis ton dieu qui 
20,3 il n'y aura pas pour toi d'autres dieux contre ma face ; tu n'auras pas d'autres dieux
20,4 tu ne feras pas pour toi une image-taillée ni/ou/et toute image de ce qui (est) dans les cieux au-dessus ni de ce qui (est) dans la terre/monde de dessous ni de ce qui (est) dans les eaux de dessous la terre/monde ; une idole
20,5 tu ne t'inclineras pas pour eux (les dieux) et tu ne les serviras pas car moi-je (suis) YHWH ton dieu, une divinité jalouse chargeant une faute des pères sur les fils sur la troisième (génération) et sur la quatrième (génération) pour les me haïssant ; pour elles (les images)  ; … sur les enfants …  ;... pour ceux qui me haïssent
20,6 et faisant une bonté pour les milliers pour les m'aimant et pour les gardant mes commandements ; ... pour ceux qui m'aiment et qui gardent …
20,7 * tu n'élèveras pas le nom de YHWH ton dieu pour le vain car YHWH n'absoudra pas celui qui élèvera son nom pour le vain ; ... inutilement, faussement …
20,8 rappelle(toi) le jour du sabbat pour le sanctifier ;  
20,9 six jours tu travailleras et tu auras fait tout ton ouvrage  
20,10 mais/et le septième jour (est) un sabbat pour YHWH ton dieu, tu ne feras pas tout ouvrage, toi et ton fils et ta fille, ton esclave et ta servante et ta bête et ton étranger qui (est) dans tes portes ;  
20,11 car (en) six jours YHWH a fait les cieux et la terre/monde, la mer et tout ce qui (est) en eux ; et il s'est reposé [dans] le septième jour ; c'est pourquoi YHWH a béni le jour du sabbat et l'a sanctifié ;  
20,12 * honore ton père et ta mère afin que tes jours soient prolongés sur le sol que YHWH ton dieu te donne ;  
20,13 * tu ne tueras pas ;  
20,14 * tu ne adultéreras pas ; tu ne feras pas d'adultère
20,15 * tu ne voleras pas ; tu ne feras pas de rapt
20,16 * tu ne prononceras pas contre ton prochain un témoignage mensonger  
20,17 * tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain, * tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain ni/et/ou son esclave ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni tout ce qui (est) à ton prochain ; l'épouse

8.2.1.2. Deutéronome 5

Verset Traduction
5,6 Moi-je (suis) YHWH ton dieu qui t'a sorti du pays d'Égypte d'une maison d'esclaves ;
5,7 il n'y aura pas pour toi d'autres dieux contre ma face ;
5,8 tu ne feras pas pour toi une image-taillée toute image de ce qui (est) dans les cieux au-dessus ni de ce qui (est) dans la terre/monde de dessous ni de ce qui (est) dans les eaux de dessous la terre/monde ;
5,9 tu ne t'inclineras pas pour eux (les dieux) et tu ne les serviras pas car moi-je (suis) YHWH ton dieu, une divinité jalouse chargeant une faute des pères sur les fils et sur la troisième (génération) et sur la quatrième (génération) pour les me haïssant ;
5,10 et faisant une bonté pour les milliers pour les m'aimant et pour les gardant mes commandements ;
5,11 tu n'élèveras pas le nom de YHWH ton dieu pour le vain car YHWH n'absoudra pas celui qui élèvera son nom pour le vain ;
5,12 observe le jour du sabbat pour le sanctifier comme YHWH te l'a commandé
5,13 six jours tu travailleras et tu auras fait tout ton ouvrage
5,14 mais/et le septième jour (est) un sabbat pour YHWH ton dieu, tu ne feras pas tout ouvrage, toi et ton fils et ta fille, ton esclave et ta servante et ton bœuf et ton âne et ta bête et ton étranger qui (est) dans tes portes afin que se reposent ton esclave et ta servante comme toi ;
5,15 et souviens(toi) que tu étais esclave dans la terre d'Égypte et que YHWH t'a sorti de là avec/par une main forte et avec/par un bras étendu, c'est pourquoi YHWH ton dieu t'a commandé de faire le jour du sabbat ;
5,16 honore ton père et ta mère comme YHWH ton dieu te l'a commandé afin que tes jours soient prolongés et afin que tu sois heureux sur le sol que YHWH ton dieu te donne ;
5,17 tu ne tueras pas ;
5,18 et tu ne adultéreras pas ;
5,19 et tu ne voleras pas ;
5,20 et tu ne prononceras pas contre ton prochain un témoignage faux ;
5,21 et tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, et tu ne désireras pas la maison de ton prochain, son champ ni/et/ou son esclave ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni tout ce qui (est) à ton prochain ;

8.2.2. La Septante

8.2.2.1. Exode 20

Verset Traduction Littéralement
20,2 Je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison d'esclavage :  
20,3 Il n'y aura pas pour toi d'autres dieux que moi. En dehors de moi
20,4 Tu ne te feras pas pour toi d'idole, ni de ressemblance de ce qui se est dans le ciel en haut, ni de ce qui est sur terre en bas, ni de ce qui est dans les eaux au-dessous de la terre.  
20,5 Tu ne te prosterneras pas devant eux et tu ne leur rendras pas un culte ; car moi je suis le Seigneur, ton Dieu, Dieu jaloux qui reporte les péchés des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération pour ceux qui me haïssent  
20,6 et qui exerce la pitié sur des milliers, pour ceux qui m'aiment et pour ceux qui gardent mes ordonnances -  
20,7 Tu ne prendras pas le nom de Seigneur, ton Dieu, en vain ; car le Seigneur ne déclarera pas pur celui qui prend son nom en vain.  
20,8 Rappelle-toi le jour du sabbat, pour le sanctifier ;  
20,9 durant six jours tu travailleras et tu feras tous tes travaux ;  
20,10 mais le septième jour, c'est Sabbat pour le Seigneur, ton Dieu ; tu ne feras en ce (jour) là aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fi1le, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne, ni aucune bête, ni l'immigrant qui réside chez toi ;  
20,11 car c'est en six jours que le Seigneur a fait le ciel et la terre et la mer et tout ce qui est en eux, et il s'est reposé le septième jour ; c'est pourquoi le Seigneur a béni le septième jour et l'a sanctifié.  
20,12 Honore ton père et ta mère, afin d'être heureux et de vivre longtemps sur la terre excellente que le Seigneur ton Dieu te donne.  
20,13 Tu ne commettras pas d'adultère.  
20,14 Tu ne voleras pas.  
20,15 Tu ne commettras pas de meurtre.  
20,16 Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain par un faux témoignage.  
20,17 Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain, ni son champ, ni son serviteur, ni sa servante, ni son b1ouf, ni son âne, ni aucune de ses bêtes, ni rien de ce qui est à ton prochain.  

8.2.2.2. Deutéronome 5

Verset Traduction
5,6 Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude.
5,7 Il n'y aura pas pour toi d'autres dieux devant ma face ;
5,8 tu ne feras pas pour toi d'idole, ni de forme de quoi que ce soit, de ce qui est dans le ciel, en haut, ni de ce qui est sur la terre, en bas, ni de ce qui est dans les eaux, au-dessous de la terre.
5,9 Tu ne te prosterneras pas devant eux et tu ne leur rendras pas un culte, car moi je suis le Seigneur ton Dieu, Dieu jaloux qui reporte les fautes des pères sur les enfants sur la troisième et la quatrième génération, pour ceux qui me haïssent,
5,10 et qui exerce la pitié sur des milliers, pour ceux qui m'aiment et pour ceux qui observent mes ordonnances.
5,11 Tu ne prendras pas le nom du Seigneur ton Dieu en vain ; car le Seigneur ne déclarera pas pur celui qui prend son nom en vain.
5,12 Observe le jour du sabbat pour le sanctifier, comme l'a commandé le Seigneur ton Dieu.
5,13 Durant six jours tu travailleras et tu feras tous tes travaux ;
5,14 mais le septième jour, sabbat pour le Seigneur ton Dieu, tu ne feras en ce jour-là aucun travail, ni toi, ni tes fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante ni ton bœuf ni ton âne, ni aucune de tes bêtes, ni l'immigrant qui habite chez toi, afin que se reposent ton serviteur et ta servante comme toi-même
5,15 et tu te souviendras que tu étais esclave au pays d'Égypte et que le Seigneur ton Dieu t'en fit sortir d'une main puissante et d'un bras levé, c'est pourquoi le Seigneur ton Dieu a ordonné que tu observes le jour du sabbat et que tu le sanctifies.
5,16 Honore ton père et ta mère, comme te l'a commandé le Seigneur ton Dieu, afin que tu sois heureux et que tu vives longtemps sur cette terre que le Seigneur ton Dieu te donne.
5,17 Tu ne commettras pas d'adultère.
5,18 Tu ne commettras pas de meurtre.
5,19 Tu ne voleras pas.
5,20 Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain par un faux témoignage.
5,21 Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son champ, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune de ses bêtes, ni rien de ce qui est à ton prochain.

 

8.3. Parallèle entre Exode et Deutéronome

Exode Texte commun Deutéronome
20,2   Moi-je suis YHWH ton Dieu qui t'a sorti du pays d'Égypte d'une maison d'esclaves.   5,6
20,3   N'aie pas d'autres dieux face à moi.   5,7
20,4   Ne fais pour toi ni une sculpture    
  ni      
    toute ressemblance de ce qui est dans les cieux au-dessus ni de ce qui est dans la terre de dessous ni de ce qui est dans les eaux de dessous la terre.    
20,5   Ne te prosterne pas devant eux, et ne les sers pas car moi-je suis YHWH ton dieu, une divinité jalouse reportant une faute des pères sur les fils   5,9
      et  
    sur la troisième et sur la quatrième génération quand ils me haïssent    
20,6   et faisant de la bienveillance pour les milliers de générations quand ils m'aiment et gardent mes commandements.   5,10
20,7   N'invoque pas le nom de YHWH ton dieu faussement car YHWH n'absoudra pas celui qui invoque son nom faussement.   5,11
20,8 Rappelle-toi   Observe 5,12
    le jour du sabbat pour le sanctifier    
  .   comme YHWH te l'a commandé.  
20,9   Pendant six jours tu travailleras et tu auras fait tout ton ouvrage,   5,13
20,10   mais le septième jour est un sabbat pour YHWH ton Dieu.
Ne fais aucun ouvrage, toi et ton fils et ta fille, ton esclave et ta servante,
  5,14
      ton bœuf et ton âne  
    et ta bête et ton étranger qui est entre tes portes    
  .   afin que se reposent ton esclave et ta servante comme toi.  
20,11 Car en six jours YHWH a fait les cieux et la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent ; et Il s'est reposé le septième jour ;   Et souviens-toi que tu étais esclave dans le pays d'Égypte et que YHWH t'a sorti de là d'une main forte et d'un bras étendu ; 5,15
    c'est pourquoi YHWH    
  a béni le jour du sabbat et l'a sanctifié.   ton dieu t'a commandé de pratiquer le jour du sabbat.  
20,12   Honore ton père et ta mère   5,16
      comme YHWH ton dieu te l'a commandé  
    afin que tes jours soient prolongés    
      et afin que tu sois heureux  
    sur le sol que YHWH ton dieu te donne.    
20,13   Ne tue pas.   5,17
      Et  5,18
20,14   N'adultère pas.    
      Et … 5,19
20,15   Ne vole pas.    
      Et … 5,20
20,16   Ne prononce pas contre ton prochain un témoignage    
  mensonger   faux.  
20,17   Ne convoite pas Et 5,21
  la maison   l'épouse  
      de ton prochain.  
  Ne convoite pas l'épouse   Ne désire pas la maison  
    de ton prochain,    
      son champ,  
    ni son esclave ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni tout ce qui appartient à ton prochain.    
 

8.4. Références à "Dix"

8.4.1. Les manières de compter jusqu'à dix

Appeler ce texte le Décalogue implique la délimitation de dix paroles dans la péricope. L'existence même de dix paroles peut être contestée. Si on tient compte des verbes principaux (non subordonnés), on obtient 17 phrases. Maimonide, dans son "Livre des égarés" trouve 14 paroles et Abravanel identifie 13 commandements. Si on ne compte que les impératifs, on trouve 10 groupes négatifs (12 verbes dont deux doublets) et 2 groupes positifs. Le Décalogue est-il en fait un Duodécalogue ? Ou bien ne faut-il compter que les négations, les phrases positives n'étant pas réellement des commandements ? Cette théologie sous-jacente préfèrerait-elle un Dieu gendarme à un Dieu aimant ?

En delà du comptage des occurrences des nombres (voir l'annexe 8.4.4), rien ne permet réellement de dire que le dix avait une signification symbolique particulière, en particulier dans un cadre législatif.

De plus les utilisations de ce 10 dans l'Ancien Testament semblent assez banales dans des énumérations, seules deux références (Jr 42,17 et Ex 24,1) relient 10 à la parole du Seigneur. Les autres utilisations fortes se retrouvent dans le Nouveau Testament (voir les références ci-dessous en 8.4.3). D'autres commentateurs ne remettent pas en question ce nombre et cherchent à découper cette péricope pour justifier ce nombre. Cet exercice a occupé de nombreuses écoles de théologiens depuis Flavius Josèphe, Philon, Clément d'Alexandrie, Augustin et d'autres ; il montre des divergences entre judaïsme et christianisme, et même entre les Églises chrétiennes. Il est inutile de rentrer dans le détail.

8.4.2. Les Dix Paroles

Référence Texte
Ex 34.28 Il fut donc là avec le SEIGNEUR, quarante jours et quarante nuits. Il ne mangea pas de pain; il ne but pas d'eau. Et il écrivit sur les tables les paroles de l'alliance, les dix paroles.
Dt 4.13 Il vous a communiqué son alliance, les dix paroles qu'il vous a ordonné de mettre en pratique, et il les a écrites sur deux tables de pierre.
Dt 10.4 Et il a écrit sur les tables, de la même écriture que la première fois, les dix paroles que le SEIGNEUR avait proclamées pour vous sur la montagne, du milieu du feu, au jour de l'assemblée. Et le SEIGNEUR m'a remis les tables.

8.4.3. Utilisation de "10"

Référence Texte
Jr 42.7 Au bout de dix jours, la parole du SEIGNEUR s'adressa à Jérémie.
Ez 24.1 La 9ème année, le dixième mois, le 10 du mois, il y eut une parole du SEIGNEUR pour moi:
Mt 25.28 Retirez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents.
Mc 10.41 Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s'indigner contre Jacques et Jean.
Lc 15.8 Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d'argent et qu'elle en perde une, n'allume pas une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle l'ait retrouvée?
Lc 17.12 A son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s'arrêtèrent à distance
Lc 17.17 Alors Jésus dit: "Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés? Et les 9 autres, où sont-ils ?"
Lc 19.13 Il appela dix de ses serviteurs, leur distribua dix mines et leur dit: "Faites des affaires jusqu'à mon retour".
Lc 19.16 Le 1er se présenta et dit: "Seigneur, ta mine a rapporté dix mines".
Lc 19.17 Il lui dit: "C'est bien, bon serviteur, puisque tu as été fidèle dans une toute petite affaire, reçois autorité sur dix villes".
Lc 19.24 Puis il dit à ceux qui étaient là: "Retirez-lui sa mine, et donnez-la à celui qui en a dix".
Lc 19.25 Ils lui dirent: "Seigneur, il a déjà dix mines"!
Ac 25.6 Festus ne resta pas chez eux plus de huit ou dix jours. Une fois descendu à Césarée, il prit place dès le lendemain au tribunal et donna l'ordre d'amener Paul.
Ap 2.10 Ne crains pas ce qu'il te faudra souffrir. Voici, le diable va jeter des vôtres en prison pour vous tenter, et vous aurez dix jours d'épreuve. Sois fidèle jusqu'à la mort et je te donnerai la couronne de vie.
Ap 12.3 Alors un autre signe apparut dans le ciel: C'était un grand dragon rouge-feu. Il avait sept têtes et dix cornes et, sur ses têtes, sept diadèmes.
Ap 13.1 Alors, je vis monter de la mer une bête qui avait dix cornes et sept têtes, sur ses cornes dix diadèmes et sur ses têtes un nom blasphématoire.
Ap 17.3 Alors il me transporta en esprit au désert. Et je vis une femme assise sur une bête écarlate, couverte de noms blasphématoires, et qui avait sept têtes et dix cornes.
Ap 17.7 Alors l'ange me dit: pourquoi cette stupeur? Je te dirai le mystère de la femme et de la bête aux sept têtes et aux dix cornes qui la porte.
Ap 17.12 Les dix cornes que tu as vues sont dix rois qui n'ont pas encore reçu la royauté, mais, pour une heure, ils partageront le pouvoir royal avec la bête.
Ap 17.16 Les dix cornes que tu as vues et la bête haïront la prostituée, elles la rendront solitaire et nue. Elles mangeront ses chairs et la brûleront au feu.

8.4.4. Petite numérologie

Certains ont pensé que le nombre 10 utilisé ici était une tournure verbale de la numérologie juive, comme 7 est la plénitude, … On a fait le parallèle avec d'autres séries de dix lois, avec les dix plaies d'Égypte, dix paroles lors de la création. Dix serait en soi un nombre porteur de signification qui seule justifierait son utilisation ici. Le comptage des versets comportant un nombre dans le Tanak (textes hébreux et araméens de l'Ancien Testament) indique que dix est certes plus fréquent (135 versets) que les ordinaires 6, 8, 9 et même que le 12 donnant le nombre des tribus (88), mais que le 4 indiquant l'univers géographique fait le même résultat et que 10 ne fait que la moitié du 7 de la plénitude.

Nombre 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
Occurrences 308 536 246 135 104 81 252 29 16 135 14 88
 
Nombre 20 30 40 50 60 70 80 90 100 1 000 10 000  
Occurrences 96 50 66 62 20 56 12 3 53 61 32  
 

8.5. Référence aux "Tables"

Référence Texte
Ex 24.12 Le SEIGNEUR dit à Moïse: "Monte vers moi sur la montagne et reste là, pour que je te donne les tables de pierre: la Loi et le commandement que j'ai écrits pour les enseigner".
Ex 31.18 Puis, ayant achevé de parler avec Moïse sur le mont Sinaï, il lui donna les deux tables de la charte, tables de pierre, écrites du doigt de Dieu.
Ex 32.15 Moïse s'en retourna et descendit de la montagne, les deux tables de la charte en main, tables écrites des deux côtés, écrites de part et d'autre;
Ex 32.16 les tables, c'était l'oeuvre de Dieu, l'écriture, c'était l'écriture de Dieu, gravée sur les tables.
Ex 32.19 Or, comme il s'approchait du camp, il vit le veau et des danses; Moïse s'enflamma de colère: de ses mains, il jeta les tables et les brisa au bas de la montagne.
Ex 34.1 Le SEIGNEUR dit à Moïse: "Taille-toi deux tables de pierre, comme les premières; j'écrirai sur ces tables les mêmes paroles que sur les premières tables que tu as brisées."
Ex 34.4 Moïse tailla des tables de pierre comme les premières, se leva de bon matin et, comme le SEIGNEUR le lui avait ordonné, monta sur le mont Sinaï, ayant pris à la main les deux tables de pierre.
Ex 34.28 Il fut donc là avec le SEIGNEUR, quarante jours et quarante nuits. Il ne mangea pas de pain; il ne but pas d'eau. Et il écrivit sur les tables les paroles de l'alliance, les dix paroles.
Ex 34.29 Or, quand Moïse descendit du mont Sinaï, ayant à la main les deux tables de la charte, quand il descendit de la montagne, il ne savait pas, lui Moïse, que la peau de son visage était devenue rayonnante en parlant avec le SEIGNEUR.
Dt 4.13 Il vous a communiqué son alliance, les dix paroles qu'il vous a ordonné de mettre en pratique, et il les a écrites sur deux tables de pierre.
Dt 5.22 Ces paroles, le SEIGNEUR les a dites à toute votre assemblée sur la montagne, du milieu du feu, des nuages et de la nuit épaisse, avec une voix puissante, et il n'a rien ajouté; il les a écrites sur deux tables de pierre, qu'il m'a données.
Dt 9.9 Quand je suis monté sur la montagne pour recevoir les tables de pierre, les tables de l'alliance que le SEIGNEUR avait conclue avec vous, je suis resté sur la montagne quarante jours et quarante nuits, sans manger de pain ni boire d'eau.
Dt 9.10 Le SEIGNEUR m'a donné les deux tables de pierre, écrites du doigt de Dieu, où étaient reproduites toutes les paroles que le SEIGNEUR avait prononcées pour vous sur la montagne, du milieu du feu, au jour de l'assemblée.
Dt 9.11 C'est au bout de quarante jours et de quarante nuits que le SEIGNEUR m'a donné les deux tables de pierre, les tables de l'alliance.
Dt 9.15 Je me suis tourné pour descendre de la montagne, cette montagne toute embrasée, en tenant de mes deux mains les deux tables de l'alliance.
Dt 9.17 Alors, j'ai saisi les deux tables, je les ai jetées de mes deux mains, et je les ai brisées sous vos yeux.
Dt 10.1 Alors, le SEIGNEUR m'a dit: "Taille deux tables de pierre comme les premières et monte vers moi sur la montagne. Tu te feras aussi une arche de bois.
Dt 10.2 Sur les tables, j'écrirai les paroles qui étaient sur les premières, que tu as brisées; puis tu mettras les tables dans l'arche".
Dt 10.3 J'ai fait une arche en bois d'acacia, j'ai taillé deux tables de pierre comme les premières, et je suis monté sur la montagne, les deux tables à la main.
Dt 10.4 Et il a écrit sur les tables, de la même écriture que la première fois, les dix paroles que le SEIGNEUR avait proclamées pour vous sur la montagne, du milieu du feu, au jour de l'assemblée. Et le SEIGNEUR m'a remis les tables.
1 R 8.9 Il n'y a rien dans l'arche, sinon les deux tables de pierre déposées par Moïse à l'Horeb, quand le SEIGNEUR conclut l'alliance avec les fils d'Israël à leur sortie du pays d'Égypte.
Jr 17.1 La faute de Juda est écrite avec un burin de fer, à la pointe de diamant; elle est gravée sur la table de leur coeur et sur les cornes de leurs autels.
Ha 2.2 Le SEIGNEUR m'a répondu, il m'a dit: Écris une vision, donnes-en l'explication sur les tables afin qu'on la lise couramment,
Pr 3.3 Qu'amitié et loyauté ne te quittent pas. Attache-les à ton cou, écris-les sur la table de ton coeur.
Pr 7.3 Attache-les à tes doigts. Écris-les sur la table de ton coeur.
2 Ch 5.10 Il n'y a rien dans l'arche, sinon les deux tables données par Moïse à l'Horeb quand le SEIGNEUR conclut l'alliance avec les fils d'Israël à leur sortie d'Égypte.
2 Co 3.3 De toute évidence, vous êtes une lettre du Christ confiée à notre ministère, écrite non avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos coeurs.
Hé 9.41s1 avec un brûle-parfum en or et l'arche de l'alliance toute recouverte d'or; dans celle-ci un vase d'or qui contenait la manne, le bâton d'Aaron qui avait fleuri et les tables de l'alliance.

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Date de création : 8 février 2004.
Dernière révision : jj mmmm 2003.
Dernière révision technique : 14 novembre 2007.
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