Étude sur le Discours

Retour au sommaire du chapitre chrétienne

de Paul aux anciens d'Éphèse en Ac 20,18-35

Si certains mots grecs (abg écrits en rouge) ou hébreux (dgb) écrits en bleu) ne vous semblent pas être correctement affichés, c'est probablement que les polices d'affichage dans ces langues n'existent pas encore sur votre ordinateur. Vous pouvez les charger à cette page de mon site.

Sommaire


Introduction

La péricope dont l'étude nous est proposée porte sur le "Discours de Paul aux anciens d'Éphèse" tel que "Luc" nous le rapporte dans les "Actes des Apôtres" en Ac 20,18-35.

En première apparence le texte ne semble pas poser de grands problèmes : Paul fait un discours que Luc rapporte fidèlement en "historien", il s'adresse aux chefs de la communauté chrétienne d'Éphèse et leur fait ses dernières recommandations car bientôt ils ne le verront plus (25).

Pourtant la structure interne de ce discours est âprement discutée entre spécialistes. L'exégète Jacques Dupond reconnaît avoir changé au moins quatre fois d'avis, J. Lambrecht relève cinq plans différents dans des articles récents. Aussi ne vais-je pas proposer une construction harmonieuse et homogène.

Je me limiterai sagement à esquisser quelques remarques de structures et de vocabulaires qui grâce à leurs approches diverses proposeront des pistes de sens en construisant un patchwork multiforme.

Cette étude est longue et pourra paraître fastidieuse à certaines ou certains. Je vous engage à commencer la lecture par Les thèmes du discours. Ensuite, si cette approche vous a intéressé, vous reviendrez lire les détails techniques qui justifient ma démarche.


Traduction proposée

On trouve de nombreuses traductions du texte du discours de Milet comportant chacune des avantages et des imprécisions. Je propose ci-dessous une traduction assez littérale qui montre les différences entre manuscrits, en particulier entre le texte alexandrin et le texte oriental, ainsi que des alternatives de traductions.

Dans le texte on indique

Comme dans l'original grec, ce texte n'est pas ponctué, de manière à permettre la pluralité des sens par l'interprétation des phrases.

18b vous [vous] souvenez (savez) {|frères} depuis les premiers jours où j'ai embarqué (mis les pieds) en Asie{comment je me comportais | quelle sorte [d'homme] je fus} avec vous {en tout temps | pendant trois ans ou même plus continuellement}
19 asservi au (servant le) Seigneur en toute humilité {totale et [avec] | et [avec] beaucoup} des larmes et des épreuves (des tentations) tombées sur moi (qui me sont arrivées) par les complots des juifs
20 quand (comment) aucune [chose] (rien) je n'ai dévoyé (gardé, omis) de profitable [pour] vous annoncer et {vous | } enseigner en peuple (en public, devant le peuple) et dans chaque maison
21 portant témoignage aux juifs et à la fois aux grecs de la conversion vers Dieu et de la foi {vers | par l'intermédiaire de} notre Seigneur Jésus Christ
22 et maintenant | voici [que] moi | lié (enchaîné) en esprit (par l'Esprit) je vais (pars) vers Jérusalem {ne sachant pas | ne connaissant pas } ce qui m' {arrivera | attend} là-bas
23 sinon que l'esprit le saint {dans chaque cité | par toute espèce de cité} porte témoignage [m'] avertit disant que {m'attendent | restent pour moi} chaînes et afflictions (douleurs) { | à Jérusalem}
24 mais je ne fais aucun discours (parole) sur la (ma) vie [comme si elle était] précieuse pour moi-même pourvu que je parfasse (accomplisse, termine) ma course et le service (ministère) { | de la parole} que j'ai reçu de la part du Seigneur Jésus : porter témoignage { | à des juifs et à des grecs} de la bonne nouvelle (l'évangile) de la grâce de Dieu
25 et maintenant | voici [que] moi | je sais que vous ne verrez plus mon visage, vous tous parmi lesquels j'ai passé en proclamant le règne (royaume) { | de Jésus}
26 {c'est pourquoi j'atteste (témoigne) en ce jour | ainsi jusqu'au jour} d'aujourd'hui [que] moi (je suis) pur du sang de tous [vous tous, tous les humains]
27 car je n'ai rien dévoyé (gardé) pour vous annoncer toute l'exigence (intention, décision, conseil, volonté, dessein) de Dieu
28 c'est pourquoi (donc) prenez garde (faites attention) à (vous) même et à tout le troupeau dans lequel (au sein duquel) {en ô} l'esprit le saint vous a placé surveillants (gardiens) pour (faire) paître l'assemblée {de Dieu | du Seigneur} qu'il a achetée (a gardée sauve) { | pour lui} par son propre sang
29 | car | moi je sais qu'entreront après mon départ des loups imposants (insupportables) parmi vous n'épargnant pas le troupeau
30 et que parmi vous | mêmes | se lèveront des hommes disant (prêchant) des (choses, paroles) perverties pour {entraîner | détourner} des disciples derrière eux | mêmes |
31 c'est pourquoi veillez (soyez vigilants) vous rappelant que [durant] trois ans, [chaque] nuit et jour je n'ai pas cessé avec des larmes vous avertissant (de vous avertir) chaque un (chacun, chaque personne) { | d'entre vous}
32 et à présent| frères | je (vous) confie (recommande, remets, offre) tous à Dieu et à la parole de sa grâce {caris} [et ?] au pouvant (à celui qui peut, à elle qui peut) {construire | vous édifier} et donner l'héritage {parmi {en} (à, avec) tous les (ceux) [qui ont été] sanctifiés | à eux les sanctifiés parmi tous}
33 l'argent ou l'or ou le vêtement (la parure) d'aucun (de personne) je n'ai désiré
34vous-même connaissez (savez) qu'à { | tous} mes besoins et à [ceux] de ceux (des personnes) étant avec moi ont pourvu ces mains là
35 de toutes manière je vous ai { | tous} montré que [c'est] ainsi peinant [qu'] il faut soutenir (venir en aide, assister) les faibles et se rappeler des paroles du Seigneur Jésus que (car) lui-même a dit il est plus heureux de donner que recevoir (prendre)

Contexte et délimitation de la péricope

Délimitation par la grammaire

Le contexte littéraire d'une péricope permet d'en déterminer les contours, les limites choisies pour l'étude et de commencer à la situer dans un déroulement de sens.

Depuis le demi verset 18b jusqu'au verset 35 les propositions principales ont majoritairement pour sujet des "je" et des "vous", on se situe dans le cadre d'une adresse, d'un discours.

En remontant dans le texte (16-17) nous trouvons comme sujet Paul à la troisième personne du singulier (Paul avait pris la décision, il se dépêchait, il envoya chercher) ; Luc écrit ce texte comme auteur externe au récit. Encore plus en amont (13-15) le texte se déroule à la première personne du pluriel. Ce "nous" comprend tantôt le narrateur Luc, Paul et les compagnons (15), tantôt Luc et des compagnons sans Paul (13-14). Le texte est là une narration.

En descendant le texte, nous trouvons un passage à la troisième personne, soit Paul au singulier "il se mit à genoux" (36), soit au pluriel sans inclure Paul "tous éclatèrent en sanglots" (37). Plus loin encore, le texte continue par une nouvelle séquence en nous (21,1 ss) où Luc raconte la suite du voyage.

Cet emboîtement (nous, il, je-vous, il-ils, nous) permet de délimiter un discours (18b-35) dans une séquence de rencontre (20,15c-20,38) au cours d'un récit de voyage raconté par l'un des participants.

Texte Sujets Emboîtements
20,13-15 Nous     Le voyage
 . 20,16-18a  . Paul il   La rencontre
  . 20,18b-35   . Je vous Le discours
 . 20,36-38  . Il, ils  
21,1-3ss Nous    
 

Délimitation par le récit

La seconde approche pour la délimitation de la péricope consiste à l'examen du contenu du récit en situant dans le déroulement des Actes.

Nous nous situons dans la cadre du troisième voyage missionnaire de Paul (du départ d'Antioche en 18,23 à l'arrivée à Jérusalem en 21,17). Au cours de ce périple Paul a fondé et ou réconforté plusieurs communautés chrétiennes. Le récit de l'aller de Paul vers l'Ouest est ample, avec de nombreuses indications sur ses actions et ses paroles.

Maintenant Paul est sur le chemin de retour vers Jérusalem où il va se faire arrêter par les autorités juives. Ce retour est marqué par l'urgence : Paul ne veut pas s'attarder en Asie (20,16a), il se dépêche (20,16b). Le style littéraire décrivant le retour est haché avec de petites séquences décrivant des étapes courtes : "le jour suivant" (21,1), "sept jours" à Tyr (21,5), "repartis le lendemain" (21,8).

La péricope se situe à Milet où Paul, le rédacteur et les compagnons arrivent "le jour suivant" en 20,15c et repartent en 21,1 ("nous gagnâmes le large"). Le texte se situe à terre enveloppé par un voyage en bateau.

Ce séjour à Milet est se passe en deux temps : dans le court début Paul est avec ses disciples (15c-17), il est ensuite rejoint par les anciens que Paul a fait appeler (18-36) ; il n'y a pas de troisième moment symétrique du premier où Paul se retrouverait à Milet sans les anciens, mais l'articulation 20,36b-21,1 montre bien la séparation.

En affinant encore, la rencontre de Paul avec les anciens à Milet contient un discours de Paul (18b-35) entouré de deux moments de description des faits et gestes des acteurs : le préambule est court (18a) et introduit le discours, l'épilogue est plus longue (36-38) et décrit les adieux.

Nous mettons ainsi en évidence un emboîtage géographique où le voyage inclut un séjour à Milet qui lui-même contient une rencontre qui renferme un discours.

Texte Lieu et acteurs Emboîtements
13-15b et avant Voyage vers Milet     Le voyage vers Jérusalem
  15c-17   À Milet sans les anciens      Le séjour à Milet
   18a À Milet avec les anciens Introduction La rencontre
    18b-35 Le discours
   36-38 Épilogue
  Ø Ø     
21,1 et après Voyage depuis Milet    
 

Délimitation de la péricope étudiée

Ces deux grilles d'analyse, par la grammaire et par le récit, ne se recouvrent pas mais ne se contredisent pas. En particulier le cœur du texte est le même et les versets 18b-25 constitueront mon champ d'action même si il est dommage d'ignorer la dynamique de ce voyage


Genèse du texte du discours de Paul

Histoire du livre des Actes

Le texte du livre des Actes nous est parvenu selon deux formes principales : le texte oriental et le texte occidental. Le texte oriental se présente sous deux variantes assez proches : le texte syrien (ou antiochien) et le texte alexandrin. Le texte occidental est plus long, il a eu la réputation de ne pas présenter le texte primitif des Actes, de paraphraser le texte oriental, mais est néanmoins très ancien et répandu, et a un intérêt historique et doctrinal. C'est le plus souvent le texte oriental, court, qui sert de base aux traductions de la Bible, quelquefois on indique en note les variantes significatives.

Les théories sur la composition des Actes sont multiples et bien souvent contradictoires.

Un spécialiste assure

"que les différences indiquent toujours et partout la main d'un auteur usant du vocabulaire de Luc, écrivant une langue grecque aussi pure que celle de Luc et retouchant jusque dans les détails, tout en respectant … un texte premier avec une délicatesse et une habilité donnant à penser qu'il ne pouvait modifier qu'un texte préexistant écrit déjà par lui".
Luc aurait écrit le premier texte, dit alexandrin, lors de la (première) captivité de Paul à Rome de 61 à 63 ; après le martyre de l'apôtre, Le même auteur l'aurait complété, vers 67, pour apporter les précisions nécessaires pour lever les ambiguïtés du premier texte et en éclaircir sa compréhension, ce qui aurait donné un texte occidental plus récent.

On a développé une hypothèse de construction du livre en quatre étapes.

les rédacteurs auraient utilisé des documents plus anciens
Le premier texte
n'aurait constitué qu'un seul livre avec le proto-évangile lucanien écrit avant le procès de Paul à Rome vers 60-62 par un judéo-chrétien.
Le second document
met davantage l'accent sur la mission auprès des païens de Paul reconnu comme apôtre, il aurait écrit dans les années 80 par Luc, compagnon tardif de Paul, qui fut le rédacteur final du troisième évangile et des épîtres pastorales. Le texte occidental serait issu de ce second texte [Mais les manuscrits actuellement connus, tel le codex de Bèze auraient été considérablement corrompus par le texte alexandrin ultérieur. Certains auteurs reconstituent un texte occidental parfois conjoncturel ; au contraire d'autres se basent principalement sur ce codex. Les deux théories ne semblent pas basées sur le même texte occidental].
Le troisième document
simplifierait le texte, rectifierait des anomalies et améliorerait le grec ; il aurait été écrit dans les dernières années du premier siècle par un inconnu. Le texte alexandrin serait issu de cette troisième strate rédactionnelle donc serait le plus récent.

Le résumé trop rapide de ces théories ne permet pas de trancher, il ne fait que redonner de l'intérêt au texte occidental.

Histoire de l'écriture du discours : un glissement de sens

Pour quelques exégètes, la péricope serait d'abord issue d'un

  1. "Journal de voyage" qui contenait le récit en "nous" et notamment une version courte du discours de Paul à Milet : 17 (texte occidental actuel), 18 (texte alexandrin actuel), 19b, 22, 26, 27, 28, 36. L'objet du texte est l'affirmation de l'innocence de Paul, "pur du sang de tous", puisqu'il a annoncé toute la volonté de Dieu aux israélites (le "vous" est absent), ce thème est repris de Ez 33,7-9. Paul a accompli sa mission de prophète en appelant les israélites à la conversion vers Dieu, mais ceux-ci ont répondu par leurs complots. Le verset 28, isolé des 29-31 actuels, incite les anciens à veiller pour se protéger de ces complots qui peuvent reprendre.
  2. Actes I ne modifie pas ce texte de voyage qu'il incorpore dans la première rédaction du livre conjoint "Proto-évangile lucanien et Actes".
  3. Actes II modifie sensiblement le sens du discours, sans rien lui en retrancher il ajoute 19a, 20-21, 23-26, 29-32. Il fait passer les épreuves infligées par les juifs au second plan en ajoutant la nécessité du temps et de larmes pour édifier la communauté d'Éphèse (19a). Le rédacteur élargit la perspective missionnaire en écrivant que Paul enseigne aussi aux païens (21a), l'apôtre affirme sa liberté et sa volonté d'aller à Jérusalem malgré que l'Esprit Saint l'ait averti de ce qui l'attend (dans le récit de voyage il ne le savait pas) (23). De nombreux ajouts sont des reprises ou des parallèles avec les expressions pauliniennes et les thèmes exposés dans les épîtres. L'ajout de la finale 29-32 modifie les raisons de la mise en garde des anciens, désormais il faudra se méfier des faux-docteurs (comme dans les deux lettres à Timothée écrites par le même auteur). Le seul qui puisse aider les presbytres est Dieu à qui Paul confie ses auditeurs.
  1. Le dernier rédacteur, Actes III, ne modifie pas le texte reçu. Il renforce la conclusion moralisatrice en ajoutant les 33-35 où Paul est présenté comme désintéressé et travaillant de ses mains ; un ajout semblable est fait en 18,3.

Acteurs et interlocuteurs

Il est bon d'examiner quels sont les acteurs et interlocuteurs dans cette péricope.

Paul

Il est évident que Paul est l'acteur principal de la péricope puisqu'il prononce ce discours. Il est aussi créateur de la communauté dont sont issus les auditeurs du discours.

Les anciens : une anticipation

Les interlocuteurs de Paul sont désignés en 20,17 sous le terme "anciens" presbuterov" translittéré en presbytres (il existe aussi un terme collectif presbuterion, le collège des anciens, translittéré en latin par presbytérium).

Dans les évangiles les "anciens" désignent 26 fois les responsables des communautés juives ou les membres du Sanhédrin.

Les Actes utilisent le terme 19 fois dont une fois pour les vieillards en général dans un discours de Pierre citant le prophète Joël (2,17), 8 fois pour des membres du Sanhédrin (Ac 4,5.8.23, 6,12, 22,5, 23,14, 24,1, 25,15), 8 fois pour désigner le groupe des responsables de la communauté chrétienne de Jérusalem (Ac 11,30, 15,2.4.6.22.23, 16,4, 21,18) ; cette égalité du nombre des occurrences pour désigner les responsables des juifs et ceux des chrétiens de Jérusalem ne peut pas être un hasard.

Luc utilise le terme deux fois pour les responsables d'autres communautés chrétiennes.

  1. Lors du premier voyage Paul et Barnabé confient au Seigneur (comme dans la péricope en 20.32) des anciens dans chacune des communautés de Lystre, Iconium et Antioche de Pisidie (un et un seul verset 14,23). Le rôle de ces presbytres n'est pas indiqué, leur mode de désignation est ambigu : ceirotonew est dérivé d'une expression "tendre la main" qui pourrait être traduit
  2. L'autre occurrence (20,17) est en préambule à la péricope. Les Actes ne racontent pas la désignation des anciens d'Éphèse à qui Paul s'adresse ici. D'ailleurs le mot lui-même apparaît dans le contexte du discours, dans l'histoire, mais le mot lui-même n'est pas mis dans la bouche de l'apôtre.

Il n'y a aucune occurrence de ce terme "ancien" dans les épîtres Pauliniennes. Si Paul parle longuement des responsabilités et des services dans la communauté, il ne parle ni de la permanence de tels ministères, ni du mode de désignation, ni d'une authentification de ces fonctions par lui, l'apôtre.

Les épîtres pastorales utilisent ce mot deux fois pour désigner des vieillards hommes et femmes et quatre fois (1 Tm 4,14, 5,17.19 et Tt 1,5) pour désigner ceux qui sont chargés de présider l'assemblée, du ministère de la parole et de l'enseignement, ce qui recouvre les fonctions traditionnelles dans le judaïsme de prophète et de didascale (enseignant, docteur). Tite doit désigner les presbytres (Tt 1,5) ; Timothée lui-même a reçu le don de prophétie par l'imposition des mains faite par le collège des anciens (1 Tm 4,14). Ceux qui ont un rôle particulier à tenir dans la communauté (les presbytres) reçoivent leur fonction de quelqu'un (le compagnon "successeur" de Paul) que eux-mêmes (le collège des anciens) ont "consacré". Il n'y a donc aucune hiérarchie, mais un mouvement circulaire de l'Esprit.

Parmi les autres épîtres, Jc 5,14 indique que les presbytres ont pour rôle de prier pour les malades et de les soigner, Pierre se désigne comme un presbytre parmi les presbytres qui sont témoins des souffrances du Christ (1 P 5,1), de même l'apôtre Jean (2 Jn 1,1, 3 Jn 1,1). Dans l'Apocalypse, 12 versets parlent des presbytres comme des vieillards sans qu'il s'agisse obligatoirement de responsables des communautés chrétiennes.

Cette digression montre que presbytre n'est pas un terme paulinien et que Luc insère dans la péricope ce terme, annoncé auparavant, pour insister sur le message délivré par Paul à Milet, message qui met cette communauté d'Éphèse à égalité de titre avec la communauté mère de Jérusalem et par là même avec la communauté israélite autour du Sanhédrin.

"Il est cependant probable qu'au temps de la rédaction des Actes, l'autorité dans les églises d'Asie mineure était dans les mains des épiscopes" et de leurs presbytres.

Les compagnons

La péricope met en avant le seul Paul, ses compagnons ne sont pas cités dans le discours alors que dans ses épîtres Paul parle souvent de ses collaborateurs et que Luc montre que Paul est rarement seul dans ses missions ; il accompagne Barnabas (13,2.4), il est accompagné de Silas (15,40) ou par de nombreux compagnons (20,4).

L'omission des compagnons dans le discours montre qu'au mieux il a été prononcé à l'origine dans d'autres circonstances quand Paul était seul.

La communauté d'Éphèse

Outre la présence du locuteur et des auditeurs, et l'absence des compagnons de Paul, il faut noter la place discrète et passive des croyants d'Éphèse, comme troupeau ils doivent être l'objet des soins des anciens et Paul est pur de leur sang.

Curieusement le discours s'adresse à des responsables mais ne parle pas des personnes sur lesquelles s'exerce cette responsabilité.

Dieu : quel roi pour quel royaume

Les personnes divines sont un acteur majeur de cette péricope. Dieu "le père" apparaît cinq fois (21, 24, 25, 27, 32).

Dieu est celui vers qui il faut se convertir, cette conversion est le premier objet du témoignage que Paul porte à tous, juifs et grecs (21). Il ne s'agit pas simplement de se tourner vers Lui comme vers une idole pour faire des prières, il s'agit d'un retournement, metanoia, au sens strict d'une révolution, qui retourne tout entier le croyant vers les exigences, boulh, de Dieu que Paul a annoncées (27). Le rédacteur indique que cette conversion est la réponse du croyant aux exigences de Dieu par la même accroche des 20 et 27 : Paul "n'a rien omis d'annoncer".

Dieu est l'auteur de la grâce, c'est une bonne nouvelle dont Paul doit porter témoignage à la demande de Jésus (24). Cette grâce de Dieu est le salut offert à tous les hommes et toutes les femmes si on se tourne vers Lui pour satisfaire ses exigences. Cette formule "bonne nouvelle de la grâce de Dieu" (24) se retrouve presque à l'identique dans "parole de sa grâce" à laquelle Paul remet ses interlocuteurs (32) car la bonne nouvelle se porte en paroles et la parole de Dieu est agissante. Cette grâce de Dieu il faut à la fois l'annoncer, donc la porter, et se confier en elle, se laisser porter par elle.

Paul a aussi proclamé le basileia royaume de Dieu (25). Ce mot grec a trois sens possibles, celui de royaume, de règne ou de royauté ce qui rend les traductions fluctuantes et qui révèle une conception (une théologie) des rapports entre Dieu, le monde et l'humanité.

Un royaume est un espace physique sur lequel règne un roi
Dans le régime féodal qui imprègne encore les consciences, tout ce qui est dans le royaume, personnes, animaux ou choses appartiennent peu ou prou, directement ou indirectement au roi. Le chrétien est un sujet, mais au sens de soumis à la sujétion, c'est-à-dire à l'obéissance aveugle et à l'arbitraire. Utiliser cette traduction, c'est en quelque sorte affirmer Dieu comme suzerain d'un espace qui est quelque part, même s'il n'est pas de ce monde (Jn 18,26).
Si le royaume désigne un espace, le règne désigne habituellement un pouvoir et une durée (on parle du règne de Louis XIV)
Cela me semble hasardeux quand on parle d'un Dieu éternel. Mais parler d'un règne permet de parler plus du roi qui règne que du pays sur lequel il règne. On s'intéresse aux lois et aux actes qui modèlent le pays, aux paroles qui créent les relations. Cependant il s'agit d'un terme relativement abstrait.
La royauté s'intéresse directement à la personne royale
À la limite, il peut exister une royauté sans territoire et sans serf. Quelqu'un est royal quand il s'émane de lui une aura qui aide ceux qui l'approchent à se construire, à exister en relation avec lui, mais en personne autonome. Dieu m'est majestueux, car je reconnais en lui l'origine de ce qui me rend sujet, acteur de ma vie en relation avec Lui et les autres.

Ainsi suivant qu'on parle de royaume, de règne ou de royauté, on insiste plus sur un "au delà", le royaume de Dieu promis aux justes après la résurrection des morts, ou sur la transcendance du règne Dieu qui nous a créé ou aux relations exigeantes que chaque chrétien a avec le divin à l'initiative de celui qui est la source de vie.

Ici il est difficile de savoir quelle a été le sens précis de l'annonce de Paul. Dans ses écrits il a souvent indiqué un royaume d'après le jugement "Ensuite viendra la fin, quand il remettra le royaume à celui qui est Dieu et Père, après avoir détruit toute domination, toute autorité et toute puissance" (1 Co 15,24), il a insisté sur l'interdiction qui sera faite "aux injustes, aux impudiques, aux idolâtres, aux adultères, aux efféminés et aux infâmes, aux voleurs, aux cupides, aux ivrognes, aux outrageux, aux ravisseurs d'y entrer" (1 Co 6,9-10).

Cependant ce but ultime est déjà présent quand on se soumet aux exigences de Dieu "car le royaume de Dieu, ce n'est pas le manger et le boire, mais la justice, la paix et la joie, par le Saint-Esprit" (Rm 14,17) si on les pratique ici et maintenant, hic et nunc.

Jésus

Jésus est cité trois fois.

Il est "notre Seigneur Jésus le Christ" vers qui Paul porte témoignage de sa foi (21)
La préposition ton est importante, elle n'a pas été choisie par simple symétrie avec "la conversion vers Dieu", il ne s'agit pas d'avoir une foi en Jésus qui le reconnaisse comme notre Seigneur, il faut que cette foi nous dirige vers Lui comme la conversion nous a obligé à nous retourner vers Dieu.
Paul a reçu une mission "du Seigneur Jésus, son service … de porter témoignage de l'évangile" (24)
Si Paul s'est tourné vers le Christ, c'est que parce que Jésus l'a appelé brutalement sur le chemin de Damas. On ne se tourne pas impunément vers Jésus-Christ comme on se tourne vers un tableau, dès qu'on le rencontre, il nous missionne vers les autres pour parler et annoncer la bonne nouvelle de la grâce (du salut) offert gratuitement par Dieu à ceux qui choisissent "la justice, la paix et la joie" (Rm 14,17).
Jésus a aussi dit "il est plus heureux de donner que recevoir (ou prendre)" (35)
Ce logion apparaît comme une incise dans le discours de Paul, mais il n'est pas repris dans un des quatre évangiles "officiels". On trouve d'autres agrapha dans les épîtres et chez les pères de l'Église, mais on peut trouver curieux que Luc, rédacteur d'un évangile, ne connaisse pas cette parole de Jésus citée par Luc, rédacteur des Actes ; ce n'est pas le lieu de discuter de l'authenticité de ce propos, mais il faut chercher à comprendre pourquoi il est utilisé ici. Dans le discours, Paul dit aux anciens qu'ils doivent dei' à la fois mémoriser cette citation et soutenir les faibles (ce terme indique à la fois les malades et les pauvres). La citation de la parole de Jésus et l'action demandée par Paul sont liées, il faut donner pour soutenir les faibles et c'est mieux que se contenter de recevoir ou que prendre aux autres. Et cela Paul l'a montré "de la même manière" en travaillant de ses mains pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses compagnons (évangélisateurs). L'autonomie de Paul par le travail manuel est aussi affirmée en Ac 18,3, 1 Th 2,9, 1 Co 9,6.12.

Ce double commandement de ne pas dépendre des autres quand on peut travailler et de donner à ceux qui sont dans le besoin constitue, dans ce texte, le seul exemple du témoignage demandé par Jésus à Paul, puis par Paul aux croyants. Par les autres usages du nom de Jésus dans le discours on savait qu'il faut avoir une foi tournée vers Lui (21), on savait que Paul a reçu de Lui une mission de service diakonia d'annoncer la bonne nouvelle de la grâce de Dieu (25),

maintenant cette troisième utilisation de Jésus indique que cette bonne nouvelle conduit à travailler de ses mains et à donner aux faibles, malades et nécessiteux.

Esprit Saint

L'Esprit-Saint est un acteur majeur qui semble intervenir trois fois (22, 23 et 28) pour guider Paul. Cependant deux problèmes de sens se posent.

  1. Quand Paul dit qu'il part lié ou enchaîné (22), deux traductions sont possibles,

    Pour ses raisons il est préférable de penser que le verset 22 n'est pas à attribuer à l'action de l'Esprit-Saint.

  2. "L'Esprit Saint témoigne [à Paul] que des chaînes et des douleurs l'attendent à Jérusalem" (23). C'est ici un rôle classique du Souffle xaw%r de Dieu dans les livres de la Première Alliance comme dans ceux de la Seconde : l'annonce d'un avenir proche qui est transmis par l'intermédiaire de prophètes chrétiens comme Agabus (21,4.10).
  1. L'Esprit Saint a la charge de l'assemblée de Dieu et place au sein de ce troupeau (28) des pasteurs, les auditeurs du discours. Ce rôle attribué à l'Esprit Saint de soutenir l'Église et de veiller sur elle sera repris maintes fois par les Pères de l'Église.

Genre des discours

Le livre des Actes nous narre ici un discours, il est donc utile de repérer l'ensemble de discours dans les Actes et dans le Nouveau Testament afin de saisir les intentions du locuteur et celles du rédacteur.

Les discours dans le livre des Actes

Le rédacteur Luc a placé 24 discours dans le livre des Actes des apôtres.

Le rôle des discours n'est pas de restituer fidèlement les paroles du locuteur. Chaque discours se lit en quelques minutes qui seraient bien insuffisantes pour convaincre les auditeurs. Par contre le discours écrit se veut fidèle des points importants exprimés beaucoup plus longuement lors du discours oral. Chaque texte a été fignolé par le rédacteur des Actes pour signifier le message dont devait être porteur à ce moment-là celui qui parle.

En particulier quand il s'agit de Pierre ou de Paul, Luc indique quel est alors la perception théologique du message évangélique que l'apôtre veut communiquer à son auditoire.

Les discours de Paul

Ce discours à Milet est le quatrième de Paul rapporté dans les Actes

Le discours à Milet ne semble pas avoir une place particulière dans cette série, il n'est pas le discours médian de Paul (4ième sur 9) ni des Actes (17(4ième sur 24). Il n'est pas spécialement long.

Pourtant la péricope constitue le seul discours de Paul à des chrétiens rapporté par Luc dans les Actes ; tous les autres sont adressés à des païens ou à des juifs pour présenter la foi en Jésus-Christ ou pour se défendre des accusations portées contre Paul. C'est aussi le dernier discours évangélisateur, les suivants étant consacrés à la défense de Paul face à ses détracteurs. Aussi au delà de la communauté d'Éphèse, Paul et Luc s'adressent à toutes les communautés chrétiennes, à nous aussi donc, pour indiquer l'essentiel de son message.

On pourrait alors s'attendre à de grandes idées sur le sens du message de Jésus dans l'histoire du salut ou une synthèse sur le mystère pascal.

En apparence rien de tout cela, il semble qu'on ait devant nous un texte de justification sur l'attitude de Paul et de mise en garde de ses interlocuteurs contre les risques de divisions.

Les discours d'adieux

Ce discours constitue les adieux de Paul aux anciens d'Éphèse. L'antiquité profane, la Bible et le judaïsme post-biblique nous ont laissé de nombreux discours d'adieux. Leur allure est constante : l'orateur évoque son passé d'intégrité, communique ses prévisions d'avenir et formule de puissantes exhortations. Paul [ou le rédacteur] sacrifie donc aux habitudes de son temps. On pourrait par exemple étudier le discours de Samuel à Saül au moment de se retirer (1 S 12), celui de Mattathias Maccabée (1 M 2,49-69), chacun des douze discours dans "Les testaments des patriarches" écrits au III(4ième siècle de l'ère commune.

Conformément à ce modèle type, on trouve dans la péricope :

Le discours des adieux de Jésus lors de la dernière Cène présente la même structure. Le quatrième évangile présente une instruction pour la communauté chrétienne … très développée (Jn 13-17). Luc a a lui-même rassemblée sous cette forme … les avertissements et les promesses du Seigneur aux Douze (Lc 22,21-37, texte de longueur équivalente à celui que nous lisons ici) :

Cependant si Paul adresse ici ses adieux à ses interlocuteurs, il ne dit pas adieu à la vie, malgré qu'il connaisse les difficultés qui l'attendent à Jérusalem. Il a encore beaucoup de projets, en particulier d'aller à Rome (Rm 1,10-11) et au delà (Rm 15,24), de poursuivre son œuvre d'évangélisation.

Il ne dit adieu qu'à l'Asie et indirectement à la Grèce pour aller plus loin porter la bonne nouvelle.


Structures possible du discours

Mots clés : les grandes sections

Le discours est scandé par des mots clés qui reviennent comme connecteurs pour structurer le texte.

Au début du texte un "depuis les premiers jours" fait opposition à trois "et maintenant" qui ponctuent le discours en 22, 25 et 32. Ces trois ancrages ne sont pas identiques, les deux premiers sont complets "et maintenant voici [que] moi" kai nun idou e0gw, le dernier en est plus court et dérivé "et à présent" kai ta nun. Ces mots-clés introduisent une structure en quatre sections :

1 18b-21 depuis les premiers jours Ce que Paul a fait à Éphèse
2 22-24 et maintenant voici que moi Ce que Paul va faire à Jérusalem
3 25-31 et maintenant voici que moi Les anciens ne le reverront pas, Paul se dit pur, des malheurs arriveront
4 32-35 et à présent Prière et conseils

Dans la première section deux adverbes pwv en 18c et w(v en 20, distincts mais euphoniques, sont habituellement traduits pareillement par "comment" bien que le premier marque une interrogation de moyens "comment" et le second une le plus souvent temporalité "quand".

On ne peut donc pas les utiliser comme mots-clés de répétition.

Inclusion : le troupeau et les surveillants

On remarque dans la troisième section deux mots-clés "c'est pourquoi" dio ou dioti en 26 et 31 entourant deux "car" gar en 27 et 29 et un "donc" ou0n en 28 (cependant tous ces mots-clés ne figurent pas dans tous les manuscrits). La structure du chapitre pourrait former une inclusion a, b, c, b', a'.

  25 et maintenant les anciens ne reverront plus Paul
a   26   c'est pourquoi   Paul se dit pur
b   27   . car   . il a annoncé Dieu
c   28    . donc    . les anciens doivent prendre garde
b'   29     :. car   . des malheurs vont venir
a'   31   c'est pourquoi   les anciens doivent être vigilants

Cette structure met en exergue au centre le verset 28 qui constitue ainsi le cœur du chapitre et le centre du discours, introduit par le rappel de l'action de Paul et l'annonce de son départ définitif. Le message de ce verset est fort, maintenant Paul part, les anciens seront seuls, face à eux-mêmes et à la communauté, ils devront prendre garde, faire attention. Mais à quoi ?

La réponse est surprenante. Les anciens doivent d'abord "prendre garde à eux-mêmes". Si on utilise la traduction plus faible de prosecw "faites attention" le sens est le sensiblement même. Le danger principal vient de ceux à qui est confiée la responsabilité du troupeau ; l'objet principal de l'attention, là où se situe le risque, est le groupe de ceux à qui l'Esprit Saint a confié le troupeau.

Il faut aussi veiller sur le troupeau, le thème est habituel depuis que Jésus s'est dit le "bon pasteur", ce troupeau qui est l'église que Dieu a acheté de son propre sang (28). Le thème de l'achat par le sang est fréquent, mais le texte alexandrin surprend quand il parle du sang de Dieu, ce qui est une métaphore extraordinaire pour parler du Tout Autre. Le texte occidental est plus classique quand il parle de l'assemblée du Seigneur, donc du sang du Christ versé sur la croix en rachat des péchés.

Mais le texte dit-il que ces anciens sont les chefs du troupeau ? C'est certes le sens communément admis depuis longtemps dans les textes des conciles de la doctrine catholique romaine faisant référence à cette péricope. Seul le premier des conciles cités ici est "accepté" par les Églises issuées de la Réforme.

Concile de Constantinople II, Condamnation des trois chapitres
"Nous donc à qui il a été confié de paître le troupeau".
Concile de Bâle, session 12, Décret sur les élections et les confirmations des évêques et supérieurs"
"ils (les pasteurs à la tête des églises) sont recrutés afin de diriger les âmes pour lesquels notre Seigneur Jésus-Christ est mort et son sang précieux a été répandu".
Concile de Trente, Session 6, Décret sur la résidence des évêques et des autres clercs inférieurs
"Tous ceux qui … sont à la tête d'églises …, le concile les exhorte … étant attentifs à eux-mêmes et à tout le troupeau dont l'Esprit Saint les a établis gardiens pour gouverner l'Église de Dieu qu'il s'est acquise par le sang de son Fils, à être vigilants …".
Vatican II, Apostolicam actuositatem Décret sur l'apostolat des laïcs
"Son lien (celui de l'apostolat des laïcs) avec ceux que l'Esprit Saint a constitué pour gouverner l'Église de Dieu (Ac 20,28) est un élément essentiel de l'apostolat chrétien".

Pourtant le texte est "faites attention à vous-mêmes et à tout le troupeau dans lequel … ". La préposition e0n ne suppose absolument pas la hiérarchie indiqué par le "sur" de certaines traductions, il est clairement écrit que les presbytres sont dans le troupeau, moutons avec les moutons, brebis parmi les brebis. Ils ne sont pas les propriétaires du troupeau ce qui leur permettrait de le gouverner, "Il n'y a qu'un seul troupeau et seul berger" Jésus-Christ (Jn 10,16), et quand il s'adresse à Pierre "Pais mes brebis" (Jn 21,15.16) dans les mêmes termes qu'ici, l'article possessif est de mise : le troupeau n'appartient qu'au Christ, qui est le seul propriétaire et le seul berger.

Après le départ de Jésus, l'assemblée des croyants n'est pas confiée à des hommes responsables, mais à l'Esprit qui souffle (le grec pneuma issu de l'hébreu xaw%r) désigne aussi bien l'Esprit de Dieu que le souffle de vie ou le vent) là où il veut pour pousser le bateau ecclésial dans le sens de la foi.

Les presbytres ne sont pas des bergers chargés de ce qui peut arriver aux animaux, ils sont parmi le troupeau, comme les autres, mais avec un rôle particulier confié par l'Esprit (pas par Paul) celui de e0piskopon. Il n'est pas possible comme le fait Louis Segond, seul de tous les traducteurs, d'écrire que ces presbytres sont des évêques, ni même des épiscopes, car le mot a un sens technique précis qui n'apparaîtra qu'avec Ignace d'Antioche. Avec la TOB on pourrait traduire par "gardiens", mais la proximité euphonique avec l'impératif "prenez garde" n'existe pas en grec et l'idée d'enfermement (gardien de prison), d'empêchement véhiculée par ce mot n'est pas justifiée ; d'ailleurs comment enfermer et contenir Dieu qui a assemblé ce troupeau.

La traduction étymologique est "surveillant", les presbytres doivent veiller sur le troupeau qui paît. Les anciens sont des veilleurs à la demande de Jésus ; cette veille a deux objets ;

  1. faire le guet pour empêcher les malheurs "Vous le savez: si le maître de maison connaissait l'heure de la nuit à laquelle le voleur va venir, il veillerait et ne laisserait pas percer le mur de sa maison" (Mt 24,43),
  2. guetter pour fêter l'arrivée de l'époux "Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure" (Mt 25.13). Les presbytres ne sont pas choisi par l'Esprit pour gouverner mais pour indiquer le chemin de la foi, à temps et à contretemps.

Le troupeau choisit son chemin et il peut le faire avec justice quand il est éclairé, non dirigé, par ces nouveaux prophètes de l'Esprit de Dieu qui prennent la suite des prophètes de la Première Alliance "Fils d'homme, je t'établis guetteur hp'co pour la maison d'Israël" (Ez 33,7).

Triptyque : imitation de Paul, comptable sur son sang de la vie d'autrui

Cependant le découpage précédent de la troisième section n'est pas entièrement satisfaisant car les deux impératifs parallèles "prendre garde" (28) et "être vigilants" (31) ne sont pas au même niveau de la structure alors que ces deux idées sont très proches. On peut aligner le sens des connecteurs "c'est pourquoi" et supposer un "car" sous-entendu en 31 "c'est pourquoi soyez vigilants car vous vous rappelez …" la structure de cette section serait un triptyque a1 b1, a2 b2, a3 b3.

   25 et maintenant les anciens ne reverront plus Paul
a1     26   c'est pourquoi     Paul se dit pur  
  b1    27     car     il a annoncé Dieu
a2     28   c'est pourquoi     les anciens doivent prendre garde  
  b2    29     car     des malheurs vont venir
a3     31a   c'est pourquoi     les anciens doivent être vigilants  
  b3    31b     (car)     Paul les a avertis

Les trois propositions introduites par "c'est pourquoi" sont ainsi mieux équilibrées. La première indique qu'il est temps pour Paul de proclamer son innocence puisque bientôt il ne pourra plus le dire aux anciens ; les deux derniers axiomes sont semblables et peuvent être une conséquence du v 25 (les anciens doivent prendre garde et être vigilants parce qu'ils ne verront plus Paul).

La structure du discours ainsi mise en avant par les connecteurs est donc :

I   18b-21 depuis les premiers jours Ce que Paul a fait à Éphèse
II   22-24 et maintenant voici que moi Ce que Paul va faire à Jérusalem
III   25 et maintenant voici que moi Ce qu'il va arriver : les anciens ne reverront pas Paul
  A 26-27 c'est pourquoi … car Paul se dit pur
  B 28-30 c'est pourquoi … car les anciens doivent prendre garde
  C 31 c'est pourquoi … [car] les anciens doivent être vigilants
IV  32-35 et à présent Prière et conseils hétérogènes

La structure en inclusion mettait en avant le seul verset 28, ce triptyque met en relief un parallèle entre les versets 28 et 31 qui ont la même forme grammaticale, en relation avec les versets 26-27.

Les deux débuts 28a et 31a sont semblables, il s'agit de deux impératifs n'apportant qu'une nuance entre "faites attention" et "soyez vigilants". La première exigence expliquée ci-dessus est éclairée par la seconde. Paul a averti chaque chrétien, ou chaque ancien, d'Éphèse ; c'est la fonction attribuée dans l'ancien comme dans le Nouveau Testament, aux veilleurs que doivent devenir les presbytres. Lui Paul a fait ce double travail de mise en garde et de révélation de l'Esprit à l'œuvre en chacun ; il demande (31) maintenant à chaque ancien de s'en souvenir pour pouvoir veiller sur le troupeau, à l'image de l'apôtre qui a fait cela "nuit et jour pendant trois ans", même si cela est difficile et qu'il faille parfois verser des larmes.

Le premier membre éclaire davantage le contenu du message donné par Paul dans ses avertissements (31), le premier "c'est pourquoi" introduit l'annonce de toute la boulh volonté de Dieu (27b) précédée par la proclamation de la royauté de Dieu (25). Cette annonce est parfois pénible, il est tellement plus simple de parler d'un bonheur tranquille, et Paul aurait pu être tenté de se dérober (27a) mais il a annoncé "la sagesse divine … l'économie du salut … et ses exigences … qui dicte aux hommes la ligne de conduite … les conditions à remplir pour avoir part aux bienfaits divins". Les chemins vers Dieu sont difficiles et il est douloureux de l'annoncer, Paul l'a fait et les anciens devront désormais le dire aussi du milieu du troupeau.

C'est parce que Paul a accompli son service d'annonce des exigences de Dieu qu'il est pur. Il ne s'agit pas de pureté rituelle, ni même de péché augustinien. En poursuivant l'image du guetteur déjà vue, le prophète affirme au nom de Dieu :

"C'est donc toi, fils d'homme, que j'ai établi guetteur pour la maison d'Israël; tu écouteras la parole qui sort de ma bouche et tu les avertiras de ma part. Si je dis au méchant : "Méchant, tu mourras certainement", mais que toi, tu ne parles pas pour avertir le méchant de quitter sa conduite, lui, le méchant, mourra de son péché, mais c'est à toi que je demanderai compte de son sang. Par contre, si tu avertis le méchant pour qu'il se détourne de sa conduite, et qu'il ne veuille pas s'en détourner, il mourra de son péché, et toi, tu sauveras ta vie."
(Ez 33,7-9). Paul a parlé donc il n'est pas responsable de leur éventuelle mort loin de Dieu, il est pur du sang des autres ; s'il n'avait pas proclamé aux chrétiens ce que Dieu a mis sur ses lèvres, il aurait pu être compté comme responsable de leurs errements contre la volonté de Dieu.

La mission demandé aux presbytres n'est pas celle, facile, de gouverner mais celle d'annoncer, tel le prophète, la volonté de Dieu, sous peine d'être redevable devant Dieu du sang des brebis qui s'égarent.

Les impératifs : les loups et les pervers

Les quatre temps passé, aoriste, présent et futur sont présents dans les 60 formes verbales de ce discours, mais de façon inégale. On trouve 33 verbes au présent, 19 à l'aoriste et 4 participes passés.

Le futur est assez minoritaire (4 occurrences) et il a toujours une connotation négative : "ce qui m'arrivera" (22) précédé de "je ne sais pas", "vous ne verrez plus mon visage" (25), "entreront" des loups (29) "se lèveront" des pervers (30). Cela donne une saveur pessimiste au discours et n'indique pas aux auditeurs un avenir joyeux en Christ.

Deux impératifs isolés s'adressent aux anciens (28 et 31), ces exceptions de mode doivent attirer notre attention. Ils ont déjà été examinés et on a vu qu'ils se répondaient l'un l'autre. Ils forment un tout cohérent de directives que Paul laisse à ceux qui vont prendre, à sa suite, la responsabilité de leurs frères, c'est le cœur du discours prospectif.

Une troisième structuration du discours considère que deux impératifs symétriques forment une inclusion, les versets 29-30 au milieu sont le centre de la prédication. Ils sont pessimistes, ils contiennent les deux seuls futurs qui ne s'appliquent pas à Paul, c'est un avenir sombre qui est décrit et deux dangers sont exposés.

  1. "Des loups redoutables entreront n'épargnant pas le troupeau". Puisqu'il y a une action d'entrée, c'est que le danger vient de l'extérieur, mais il n'est pas dit que des loups attaqueront le troupeau en restant à l'extérieur, il ne s'agit ni d'épreuves imposées par les juifs comme auparavant (19) ni de persécutions commises par l'autorité romaine ou par les païens (qui n'arriveront que plus tard). Il est dit que des loups entreront, donc entreront dans la communauté chrétienne comme chrétiens, et y feront des dégâts puisqu'ils n'épargneront pas le troupeau. Le mot "loups" sera ultérieurement utilisé pour désigner les faux missionnaires itinérants qui vivaient aux crochets des communautés visitées (par exemple Didaché 16,3, 2 Clem 5,2-4) et pour dénoncer les hérétiques qui firent globalement plus de tort à l'Église et à la foi orthodoxe que les persécutions.
  2. "De vous-même se lèveront des hommes aux paroles perverses". Ici il s'agit d'un danger intérieur, sans arrivée d'étrangers. Dans la rédaction du discours, les interlocuteurs de Paul sont exclusivement les anciens de la communauté. Le "vous" ne désigne pas les chrétiens en général, mais exclusivement les presbytres d'Éphèse ou d'ailleurs. Paul craint et affirme que ceux qui sont en charge de l'animation, de l'enseignement, de l'annonce de la foi seront ceux qui prêcheront des paroles perverses, ils vont passer de l'enseignement de l'orthodoxie à l'enseignement des hérésies qui va entraîner des disciples derrière eux en dehors de la foi. Ce thème a comme parallèle la mission confiée par Paul à Timothée en le laissant à Éphèse : éviter que certains propagent de fausses doctrines sur la foi (1 Tm 1,3 4,1.6).

L'histoire donnera raison à Paul et à Luc. Eusèbe de Césarée (I,1,1) annonce dès la première phrase qu'il va traiter "des introducteurs d'une science mensongère qui tels des loups ravisseurs ont cruellement ravagé le troupeau du Christ".

Malheureusement ceux qui ont le savoir ont parfois tendance à le dévoyer. On comprend mieux le premier avertissement "Faites attention à vous-même" (28). Les anciens doivent se méfier les uns des autres mais surtout d'eux-mêmes. Leurs propres penchants pourraient les conduire à constituer un cercle, une chapelle, autour d'eux puis à entraîner des disciples vers eux en oubliant que nous ne devons être que disciples du Christ, comme l'indique Paul :

"Chacun de vous parle ainsi : "Moi j'appartiens à Paul, moi à Apollos, moi à Céphas, moi à Christ". Le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ?"
(1 Co 1,12-13).

Construction en phrases

Pour trouver la structure d'un texte, on peut partir de ses propositions principales, le Greek New Testament permet de mettre en évidence les verbes principaux, les sujets et les modes utilisés :

Verset Mode, temps Sujet Verbe
18b indicatif présent affirmatif 2nde pluriel vous vous souvenez (savez)
22 indicatif présent affirmatif 1ère singulier je pars (suivi d'une négation)
24 indicatif présent négatif 1ère singulier je ne fais aucun discours
25 indicatif présent affirmatif 1ère singulier moi je sais
26 indicatif présent affirmatif 1ère singulier j'atteste
28 impératif présent affirmatif 2nde pluriel prenez garde
29 indicatif présent affirmatif 1ère singulier moi je sais
31 impératif présent affirmatif 2nde pluriel veillez
32 indicatif présent affirmatif 1ère singulier je vous recommande
33 indicatif aoriste négatif 1ère singulier je n'ai désiré … aucun
34 indicatif présent affirmatif 2nde singulier vous-même connaissez
35 indicatif aoriste affirmatif 1ère singulier je vous ai montré

L'analyse de la structure détermine alors 12 phrases. Une phrase est formée d'une proposition principale et de des subordonnées quand elles existent.

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
18b-21 22-23 24 25 26-27 28 29-30 31 32 33 34 35

On regroupe ensuite les phrases en 6 unités grammaticales.

  1. La phrase 18b-21 "vous savez" commande deux subordonnées parallèles commandées, selon les traductions, par deux conjonctions de moyen : "comment … comment", ou par deux conjonctions temporelles : "comment … en tout temps" et "quand". Cette phrase constitue une première unité autonome.
  2. Les versets 22-24 peuvent être analysée comme formant une unité de deux phrases de même forme 22-23 et 24. Elles ont même sujet, mode et temps : un "je" négatif. Curieusement ce rapprochement par les propositions principales se justifie aussi par une comparaison grammaticale de leurs subordonnées 23 et 24b qui se répondent avec les mêmes modes (on peut consulter le détail en annexe). Ces versets 22-24 format une seconde unité.
  3. De même les versets 25-27 forment une unité de deux phrases de même forme 25 et 26-27 de même sujet, mode et temps : un "je" affirmatif . Comme dans l'unité précédente, leurs subordonnées (25b "que …" et 26d "que" …") ont une même construction.
    Le verset "prenez garde" (28) forme une phrase ("c'est pourquoi" est absent de cette version), son verbe commande deux compléments "vous" et "le troupeau". Cependant on peut considérer sa recommandation comme une conclusion du départ annoncé de Paul en 25, ce qui justifie la conjonction de dépendance de certains manuscrits. On crée ainsi une troisième unité 25-28.
  4. La phrase "je sais" 29-30 a deux subordonnées "qu'entreront" et "que de lèveront" ; elle est le pendant grammatical de la première phase 18b-21, leurs sujets se répondent en s'opposant "je sais" face à "vous savez".
    La phrase "veillez" (31) est une conclusion de la phrase précédente marquée par "c'est pourquoi", son mode impératif la rend parallèle au 28. On a ainsi une quatrième unité (29-31).
  5. La phrase "je vous confie" (32) constitue une cinquième unité autonome, elle admet deux compléments "à Dieu", "à sa parole" dont le second admet deux verbes compléments à l'infinitif "construire" et "donner".
  6. Les versets 33, 34, 35 peuvent être regroupés en une sixième unité, non pas tant par une proximité grammaticale qui serait difficile à établir, que par le style oratoire haché avec des inversions, les compléments étant placés avant les verbes. La proposition "je n'ai pas désiré" (33) est la seule à avoir une structure ternaire "argent, or, vêtement" qui correspond à un proverbe courant ; la proposition "vous-mêmes savez" (34) est aussi binaire "à mes besoins" et "à ceux de mes compagnons" ; la proposition "je vous ai montré" (35) contient deux paires d'infinitifs compléments "soutenir", "se rappeler" et "donner" et "prendre".

Ce qui donne six unités dans ce discours.

Unité Thème Phrase Verset Verbe principal
18b-21 Rappel du passé tourné vers Paul 18b-21 18b-21 vous vous souvenez (savez)
22-24 Situation de Paul assombrie par son futur 22-24 22-23 je pars (suivi d'une négation)
24 je ne fais aucun discours
25-28 Situation nouvelle dans l'avenir 25-27 25 moi je sais
26-27 j'atteste
28 28 prenez garde
29-31 Avenir nécessitant la vigilance 29-30 29-30 moi je sais
31 31 c'est pourquoi veillez
32 Conclusion solennelle 32 32 je vous recommande
33-35 Compléments 33-35 33 je n'ai désiré … aucun
34 vous-même connaissez
35 je vous ai montré
 

Affirmations, négations

Malgré l'impression pessimiste et sombre que donne le discours, il n'y a que 8 formes verbales négatives pour 52 avec une forme positive. Ces négations concernent tous les temps, ne sont pas concentrées dans une partie de discours, au contraire on les trouve réparties presque mathématiquement, seul un dernier groupe est massivement positif :

Forme affirmative 4   5   5   4   4   6   6   6   11
Forme négative   1   1   1   1   1   1   1   1  
 

Les thèmes du discours

Problématique de la recherche

Plusieurs approches sont possibles pour comprendre le sens d'un texte biblique

  1. voulu par son ou ses auteurs
  2. pour le sens et l'agir du lecteur dans son aujourd'hui.

On doit réfléchir sur le ou les sens dont le texte est porteur à partir d'une étude de vocabulaire, de la grammaire et des situations contenus dans ce discours aux anciens d'Éphèse prononcé à Milet.

Il convient en particulier de lier les thèmes qui le parcourent à l'ensemble du Nouveau Testament.

Paul et Éphèse

Le théatre d'Éphèse

Le rédacteur des Actes, celui qu'on nomme Luc, raconte en cinq épisodes les relations de Paul avec Éphèse.

Tentative

En Ac 16,6 lorsque le second voyage le pousse vers l'Ouest, Paul et Silas sont empêchés par l'Esprit d'aller à Éphèse. Ils parcourent alors la Phrygie et la région Galate, puis, poussé par l'Esprit, Paul passe en Macédoine puis en Grèce où il fonde la communauté de Corinthe.

Premier contact

En Ac 18,19-21 (fin du printemps ou début de l'été 52) au retour du second voyage qui l'avait conduit à Corinthe, Paul fait une escale, semble-t-il courte, à Éphèse où il parle aux juifs dans la synagogue. Il n'a pas le temps d'assembler une communauté, mais le message de Paul intéresse ses auditeurs qui lui demandent de rester. Paul ne le veut pas car il est pressé, déjà, de retourner à Jérusalem et à Antioche ; il promet de revenir et y laisse un couple de chrétiens amis Priscille et Aquilas (18).

Période intermédiaire

Pendant que Paul passe par Césarée, Jérusalem et Antioche (18,22), le couple semble avoir eu une action mitigée d'évangélisation à Éphèse. Tous deux fréquentent la synagogue et réunissent des frères (27), cependant Luc ne mentionne pas cet embryon de communauté quand Paul reviendra dans la ville.

Arrive à Éphèse un juif alexandrin nommé Apollos qui prêche dans la synagogue la "Voie du Seigneur" (25), il enseigne exactement ce qui concerne Jésus sans connaître le baptême chrétien mais en prêchant celui de Jean (25). Il est curieux que Luc considère qu'on puisse connaître "exactement" la "doctrine" chrétienne en ignorant le baptême chrétien, comme si celui-ci ne faisait pas encore complètement partie du christianisme naissant.

Cet homme semble un disciple témoin de la vie terrestre de Jésus (ou disciple de témoins) mais il n'avait pas reçu la nouvelle de l'effusion de l'Esprit et du baptême chrétien ; dans d'autres passages, on trouve d'autres traces d'un kérygme ultra primitif quand les Actes utilisent aussi le terme "la Voie" qui semble être l'appellation initiale de la prédication par Jésus du chemin vers Dieu (Ac 9,2, 18,25, 18,26, 19,9, 19,23, 22,4, 24,14, 24,22), ceci avant que la communauté de Jérusalem fasse l'expérience de la résurrection du Christ et de la Pentecôte.

Priscille et Aquilas complètent la formation chrétienne d'Apollos qui connaît maintenant "plus exactement encore la Voie de Dieu" (26). Ils authentifient son souhait de partir à Corinthe où il jouera un rôle important et Paul le désignera comme un des responsables des communautés domestiques sujettes à rivalités, sans toutefois le considérer comme coupable de ces dissensions.

Séjour de Paul à Éphèse

Paul arrive enfin à Éphèse au cours de son troisième voyage (19,1). Il trouve quelques disciples (2), terme habituellement réservé aux chrétiens, mais qui ne connaissent là encore que le baptême de Jean et n'ont même pas entendu parler de l'Esprit-Saint ; il n'est même pas affirmé qu'ils étaient disciples de la Voie enseignée par Jésus.

Dans une approche littérale des Actes, on se perd en conjectures : s'agit-il du groupe de frères autour de Priscille et Aquilas pourtant eux-mêmes formés d'une façon orthodoxe par Paul à Corinthe ? s'agit-il de ceux qui ont écouté Apollos mais n'ont pas entendu le couple chrétien ? s'agit-il d'un autre groupe indépendant de johannistes ? pourquoi n'est-il fait aucune mention de la rencontre de Paul, avec Priscille, Aquilas et les frères ? On peut simplement penser qu'il y a là un reste de la construction progressive du livre qui assemble des éléments connus et réputés fiables, mais qui sont peu ou mal reliés entre eux. On peut aussi supposer que le rédacteur des Actes a ajouté la présence de Priscille et Aquilas en rompant la logique du récit sur la présence des disciples du Baptiste.

Il faut noter que ce groupe de disciples de Jean sont au nombre de douze environ (7). Il ne peut être question de hasard de rédaction, Luc signifie que ce groupe est porteur de la tradition des douze tribus d'Israël accomplie par Jean le Baptiste et que eux ont accepté le message du Christ, preuve que tout Israël a vocation à reconnaître Jésus comme fils de Dieu et à rejoindre l'assemblée des croyants chrétiens. Il invite ainsi les communautés johanniques, alors très actives, à rejoindre le mouvement du Christ.

Le rédacteur des Actes montre ainsi que les formes de l'évangélisation ont été multiples, que le modèle suivi par le livre de l'envoi en bonne et due forme de Paul et Barnabé par une Église constituée (celle d'Antioche, pas celle des apôtres à Jérusalem) n'est pas le seul. Beaucoup de croyants se sont sentis poussés par leur foi, même parcellaire et incomplète, et ils ont de leur propre initiative annoncé la Parole de Jésus partout où ils passaient.

Paul reste à Éphèse (de 54 à 57) enseignant pendant trois mois à la synagogue (8) ; l'hostilité d'un certain nombre de juifs le conduit à la quitter. Il enseigne deux ans dans l'école de Tyrannos (10) où il rassemble des disciples (19,9, 20,1). Chacun, juif ou grec, a pu entendre la Parole de Dieu (19,10). Une émeute conduite par des artisans de la ville est l'occasion du départ pour la Macédoine et la Grèce. Avant de partir Paul réunit tous les disciples d'Éphèse et les encourage (20,1).

Ce passage

Après un séjour de trois mois en Grèce, Paul repasse par l'Asie, c'est l'occasion de la péricope étudiée.

Lettre aux Éphésiens

On pourrait citer comme un épisode complémentaire des relations entre Paul et Éphèse l'épître que le premier est censé avoir écrite à cette Église, mais le nom de la ville n'apparaît pas dans l'adresse et cette destination est souvent contestée. Certains exégètes pensent qu'il s'agit d'une lettre de captivité, d'autres qu'elle est post-apostolique.

Une grande majorité des exégètes pense qu'il s'agit d'une lettre circulaire envoyée à plusieurs églises de l'Asie sans destinataire unique.

Il serait très intéressant de relever les thèmes de cette épître pour déterminer les éventuelles proximités entre la lettre et le discours aux anciens d'Éphèse figurant dans la péricope, mais ce serait un travail trop long dans le cadre de ce devoir.

L'argent, motif de ce retour de voyage

On peut s'interroger sur les motivations de Paul pour accomplir ce voyage de retour. Il est possible de les lier à la collecte faite au profit de la communauté mère de Jérusalem. En 1 Co 16,1-4 Paul annonce qu'il viendra chercher l'épargne des Corinthiens et que des envoyés iront avec lui la porter. En 2 Co 8,9 il relance l'opération, il sera accompagné de délégués (de convoyeurs de fonds) pour porter l'argent à Jérusalem. Paul en Rm 15,31 annonce aussi que le but du voyage est de porter les secours, ce qui lui permettra de repartir ensuite l'esprit libéré à Rome puis pour une nouvelle mission en Espagne aux bornes occidentales du monde connu.

La hâte de Paul pour le retour se comprend mieux s'il transporte une forte somme d'argent qu'il doit être pressé de remettre à ses destinataires. On a peut-être aussi une raison pour cette halte près d'Éphèse alors que Paul n'a pas quitté la communauté depuis si longtemps : il avait aussi demandé aux Éphésiens de participer financièrement, les anciens apportent l'argent et il était prudent d'effectuer les transactions loin d'une ville si agitée.

Les Actes ne parlent pas ici explicitement du but financier de ce voyage de retour puisque le rédacteur a anticipé en 11,27-30 la collecte au profit des saints, mais on en trouve trace dans la plaidoirie que fait Paul à Césarée devant le gouverneur Félix : pour Paul la raison principale de ce retour est d'apporter des aumônes à son peuple ainsi que des offrandes (24,17).

De nombreux compagnons (20,4) accompagnent Paul, certainement à la fois pour servir de gardes du corps et pour témoigner que l'argent arrive bien à ses destinataires et que Paul ne détourne pas les fonds récoltés. Dans le discours lui-même Paul affirme sur son indépendance financière, "vous savez qu'à mes besoins … ont pourvus ces mains là" (34), il n'a rien demandé pour lui-même. Paul insiste : non seulement il n'a pas pris de l'argent, mais encore l'idée en lui est pas venue, il n'a rien désiré (33) de coûteux pour lui, car il sait que convoiter est déjà commettre la faute (Mt 5,27-30). Au contraire c'est lui est souvent venu en aide aux pauvres (35), cela aussi il l'a montré aux anciens quand il était avec eux à Éphèse. Tous les donateurs peuvent avoir confiance, Paul ne se servira pas dans la caisse.

La rapprochement avec le verset 28 n'en est plus que significatif, là les anciens reçoivent la mission d'être des e0piskopov. Or avant que ce terme ne prennent un sens technique d'évêque, il désigne un épiscope qui avait pour fonction de surveiller l'argent de la communauté et d'être responsable des diacres qui portaient assistance aux pauvres, l'épiscope assurait en quelque sorte le ministère diakonia (24) des finances de l'église locale. Les tentations ne furent pas rares, certains textes comme la Didachè, nous le montrent.

Il n'était pas inutile que Paul mette en garde par avance les épiscopes sur les tentations de l'argent en montrant par son exemple qu'il faut être perpétuellement intègre.

Milet et Éphèse : une mise en situation

Cette étape à Milet plutôt qu'à Éphèse semble assez curieuse. À cette époque Éphèse était une ville fort importante (200 000 habitants selon les uns, 500 000 selon d'autres) tandis que Milet, florissante au VI(4ième siècle, n'était plus qu'une ville secondaire malgré ses 100 000 habitants. Si Paul a utilisé les services d'un bateau caboteur marchand, c'était la pratique de l'époque, il y a peu de chance que le capitaine s'arrête à un petit port comme Milet sans avoir fait escale au grand port proche qu'était Éphèse. Éphèse se situe avant Milet sur la route maritime de Grèse en Syrie. D'autres exégèses supposent donc que Paul et ses compagnons ont affrété pour eux seuls le bateau, mais ce serait une dépense très importante et ils auraient fait moins d'escales.

Il convient de remarquer que le séjour à Milet ne comporte pas d'indication chronologique externe, on ne sait pas combien de temps Paul reste là, alors que toutes les séquences alentour sont marquées temporellement. Certes les indications de temps sont nombreuses dans le discours mais ne concernent pas le séjour à Milet.

On est aussi étonné par la manière cavalière utilisée par Paul pour s'adresser aux anciens (17) : au lieu de se déplacer, ce qui indiquerait qu'il se met à leur service, il les convoque de Milet, obligeant d'une part un messager, d'autre part des "vieux" à parcourir à pied deux fois la route d'Éphèse à Milet (une distance de 60 kilomètres à vol d'oiseau, deux journées de marche, dans chaque sens) alors que lui Paul a montré maintes fois qu'il savait marcher rapidement.

L'argument utilisé est l'urgence, Paul ne veut pas s'arrêter longuement, mais il a dû attendre que le messager aille chercher les anciens à Éphèse et les amène à Milet soit probablement cinq jours avant de leur parler probablement pendant une sixième journée. Si le bateau de Paul avait fait escale à Éphèse au lieu de passer au large on aurait en fait gagné du temps.

On a dit que si Paul était allé à Éphèse il aurait été obligé de visiter les uns et les autres et qu'il n'aurait pas pu se contenter d'un discours rapide et d'une visite en coup de vent. Mais cette escale n'a pas pu être très courte, comme indiqué ci-dessus, et Paul est resté sept jours à Tyr alors qu'il y avait moins d'attaches.

On peut plutôt supposer que la vie de Paul était menacée à Éphèse et qu'il avait préféré rester relativement loin de la ville où il avait fait scandale, il a pu être emprisonné à Éphèse après les troubles et interdit définitivement de séjour par les autorités locales. C'est une interprétation possible de Ph 1,12-13, 2 Co 1,8-10 (où Paul parle des périls encourus en Asie) et 1 Co 15,32, page 146.

Cette discussion montre

  1. que les anciens n'étaient pas très vieux,
  2. que l'argument de l'urgence n'est pas probant
  3. que l'étape de Milet ne cadre pas très bien avec les circonstances et la géographie.

Le discours n'est pas excellemment intégré dans le fil de l'histoire, Luc fait souvent mieux. Il nous narre probablement un discours marquant, possiblement aux anciens d'Éphèse qui a été placé a posteriori dans ce contexte du voyage. Il est possible de faire le lien avec la fin du séjour de Paul à Éphèse quand en 20,1 il "fit venir les disciples et les encourage", le discours aurait été déplacé.

Bien loin de diminuer l'intérêt "historique" de la péricope, cela montre l'importance de ce passage dans la théologie de Luc dans ce mouvement de l'annonce de la bonne parole de Jérusalem à Rome.

Références dans la Bible aux noms propres cités dans la péricope

Éphèse et Éphésiens

On trouve dans la Bible 19 versets contenant les mots "Éphèse"  )Efesov ou "Éphésien" :

On remarque que les mots Éphèse et Éphésien ne figurent pas dans la lettre de Paul aux Éphésiens, même pas dans l'adresse habituelle, "à l'église de Dieu qui est à …".

Milet

Il n'y a que trois versets contenant le nom de la ville de Milet Milhtov Deux (Ac 20,15.17) sont dans le prologue de la péricope, un (2 Tm 4,20) indique que Paul a laissé Trophime à Milet, lui qui a été le prétexte de l'arrestation de Paul à Jérusalem.

Asie

La région autour d'Éphèse est désignée dans le Nouveau Testament sous le terme "Asie"  )Asia qui n'indique pas le vaste continent que nous nommons aujourd'hui par ce vocable, ni l'actuelle Turquie connue sous le terme d'Asie mineure, ni même la province romaine de l'Asie (l'Ouest de la Turquie actuelle), mais les alentours immédiats d'Éphèse et de Smyrne.

Il convient donc d'examiner aussi les 19 références à ce mot (il n'y a pas d'utilisation de "asiatique") :

Synthèse des références

De ce relevé des références, il faut relever le lien fort indiqué par le rédacteur des Actes entre Éphèse, la péricope et Jérusalem.

  1. Paul convoque les anciens pour ce discours parce qu'il est pressé d'aller à Jérusalem où il pressent que des malheurs l'attendent (23),
  2. à Jérusalem c'est la présence d'un Éphésien aux cotés de Paul qui sera le prétexte de son arrestation.

La prophétie de l'Esprit-Saint (23) se réalise effectivement.

De même le rédacteur de la seconde épître à Timothée réutilise l'annonce de la venue de prédicateurs dangereux faite par Paul aux anciens d'Éphèse (30) pour expliciter la mission de Timothée.

Paul est resté longtemps dans la province d'Asie en portant témoignage de la bonne nouvelle de la grâce de Dieu (24) et c'est avec succès qu'il a réunit une assemblée de croyants. Pourtant, ou à cause de cela, des juifs d'Asie sont des ennemis redoutables pour Paul et le poursuivent jusqu'à Jérusalem. Le succès de la prédication entraîne ipso facto beaucoup de larmes et d'épreuves (19) que Paul signale aux Corinthiens en 2 Co 1,8.

On voit ainsi que les thèmes portés par le discours de Paul à Milet aux anciens d'Éphèse sont connus des rédacteurs de plusieurs textes du Nouveau Testament.

Attentes vis à vis de la péricope

On a montré que le discours de cette péricope était relativement artificiellement articulé avec le contexte, certains pensent que le discours, s'il a des bases historiques probables et même qu'il a pu avoir lieu à Milet, a été déplacé par le rédacteur et qu'il a eu lieu lors du premier séjour à Éphèse.

L'existence des presbytres à Éphèse du temps de Paul est douteuse, par contre elle est attestée à Jérusalem et dans les communautés ultérieures dont les épîtres pastorales sont les témoins.

Par contre les thèmes évoqués dans la péricope sont soit issus des lettres pauliniennes (les périls vécus par Paul de 2 Co 1,8) soit sont repris par les écrits ultérieurs (les enseignants de fausses doctrines en 1 Tm 1,3). Des juifs d'Éphèse et de la province d'Asie s'opposent à Paul lors de son séjour dans la ville, ce qui provoque son départ de la synagogue, jusqu'à provoquer son arrestation à Jérusalem (Ac 21.19.27).

Ces liaisons et contradictions montrent que Luc a construit ou créé le discours de Paul, probablement à partir d'éléments réels. Bien loin d'éveiller une méfiance historiciste, ceci doit nous rendre encore plus attentifs au message que le rédacteur Luc nous adresse.

Comme un bon écrivain soucieux de son message, il a s'est effocré d'utiliser une construction certainement rigoureuse pour bâtir ce discours à nous adressé au-delà des limites du temps et de l'espace.

Situation dans l'espace et le temps

Les indications de temps et de lieux scandent et structurent le texte.

Le mouvement part d'Éphèse "j'ai mis les pieds en Asie" (18) pour la ville sainte "je vais vers Jérusalem" (22). C'est aussi un passage du connu "vous savez … en Asie" (18) vers l'inconnu "ne sachant pas" (22). L'opposition est manifeste (23) entre "chaque cité toutes les cités" (païennes) où parle l'Esprit Saint à Paul et "Jérusalem" (israélite) où les chaînes et les douleurs attendent l'apôtre. Dans la communauté le texte marque un antagonisme entre le "départ" de Paul (29) qui a "annoncé la bonne nouvelle" (24) et l'arrivée (29) ou le surgissement (30) d'hommes "prêchant la perversité" (30).

Le temps du discours est marqué par la durée. Le témoignage de Paul a commencé "depuis les premiers jours" (18) et a duré "en tout temps" (18), "pendant trois ans ou même plus" (18), il se parfait "en ce jour d'aujourd'hui" (26) dans l'annonce de son innocence "pur du sang" (26), il s'est poursuivit "durant trois ans" (31) par l'action incessante "nuit et jour" de Paul (31).

Pourtant "après (son) départ" (29) certains essaieront de détourner les disciples (30) malgré les avertissements préventifs de l'apôtre (31).

Je, vous : "je" exemple pour "vous"

Le discours de Paul est construit avec pour sujets principaux des "je" ou des "vous". Il convient maintenant de distinguer ces deux acteurs.

Le "je" domine le discours avec 27 occurrences : "je" est sujet (implicite en grec) de 22 verbes (dont 4 à l'infinitif, 4 au participe présent, 1 au participe passé), "moi" est complément de 5 verbes, de 1 adjectif, a 1 participe passé comme attribut et 1 adjectif comme qualificatif, "moi" est 2 fois sujet sous une forme intensive (moi je), enfin il y a 4 possessifs (mon, mes).

Le "vous" est moins fréquent avec 18 occurrences : "vous" est sujet de 7 verbes (4 explicites, 2 impératifs, 1 participe présent), "vous" est complément de 11 verbes.

Ces différentes occurrences se répartissent à peu près équitablement dans le discours.

D'autres acteurs sont présents dans le discours, en particulier l'Esprit Saint qui avertit Paul, qui place les anciens, Dieu qui achète l'assemblée, sa parole de grâce qui peut construire et donner, les loups et des hommes faisant du mal. Il faut constater qu'ils ont un rôle numériquement moins important.

Ce décompte en opposition rend manifeste l'importance que Paul donne dans son discours à sa propre justification. Cela éclaire l'appréhension signifiée lors de l'analyse du texte comme discours d'adieu. Au moment de réconforter les anciens de l'église d'Éphèse, de leur rappeler comme est grand le mystère de la foi et comment ils doivent vivre de Jésus-Christ, Paul parle de lui et semble-t-il presque que de lui. On peut se demander s'il s'agit d'un réellement d'un discours d'exhortation ou s'il s'agit d'une justification pro domo face à des accusateurs qui lui demandent des comptes sur son activité parmi eux.

En fait cette impression est tendancieuse et il faut faire d'autant plus attention aux passages donnant aux anciens des conseils et des directives qu'ils sont peu nombreux. Les passages sur Paul dans ce discours servent surtout à servir d'exemple aux anciens.

Si Paul peut dire qu'il ne s'est pas ménagé dans le témoignage de la bonne nouvelle c'est parce qu'il ne sera pas contredit, ce qui lui permet à son tour de beaucoup exiger de ses auditeurs, même si c'est en peu de phrases.

Mots répétés : les thèmes récurants

Des mots sont répétés dans le discours pour indiquer les points forts de la pensée de l'orateur.

Le premier thème relevé est celui du savoir, sous plusieurs formes : les anciens savent (se souviennent) e0pistasye (18) comment fut Paul, Paul ne sait pas oi0da ce qui lui arrivera à Jérusalem (22), il sait oi0da que les anciens ne le reverront plus (25), les anciens savent (connaissent ou reconnaissent) ginwskwque Paul a pourvu à ses besoins. Les quatre occurrences forment un équilibre, deux pour les anciens, deux pour Paul, et Paul sait et ne sait pas. Il serait intéressant de faire une étude serrée de vocabulaire pour saisir les nuances entre ces savoirs, notons que le verbe ei0dw est ici réservé à Paul et que le dernier verbe ginwskw est utilisé dans la LXX pour traduire l'hébreu (dAyF, le connaître des relations charnelles entre un homme et une femme, entre chaque être humain et Dieu. Ce verbe fort est ici utilisé pour parler d'argent.

Le second thème est celui du témoignage. Paul porte témoignage diamarturomenov (littéralement témoigner par ou avec) aux juifs et aux grecs de la conversion et de la foi (21), l'Esprit Saint porte témoignage à Paul (23), Paul porte témoignage de la bonne nouvelle (24), enfin Paul témoigne (atteste) marturew qu'il est pur (26). Le verbe fort "porter témoignage" n'est utilisé que relié à Dieu : quand Paul est le sujet il s'agit de témoigner de la conversion vers Dieu (21) ou de la bonne nouvelle de la grâce de Dieu (24) ; quand l'Esprit est sujet de ce même verbe en s'adressant à Paul (23), c'est que le message vient de Dieu. Par contre Le verbe "témoigner" est plus faible quand Paul parle de lui-même et atteste de son innocence (de sa pureté face à la faute du sang).

Le troisième thème est celui de la bonne nouvelle. Le substantif n'apparaît qu'une seule fois, Paul a pour "fonction de porter le témoignage de la bonne nouvelle eu0aggelion de la grâce de Dieu" (24) ; on voit que le mot (ou les deux mots eu0 a)ggelion) n'a pas encore le sens technique de livre sur Jésus-Christ. Le verbe eu0aggellw annoncer, porter une nouvelle est utilisé deux fois : Paul "annonce et enseigne en public et en privé" (20), il annonce l'exigence de Dieu (27). Pour chacune de ces deux occurrences, il ne s'agit pas seulement de parler, Paul n'a rien omis u9postellw de dire pour cette annonce, ce qui signifie comme est vitale pour lui cette annonce qu'il a faite aux juifs et aux grecs d'Éphèse.

Étymologiquement, ce verbe d'omission u9postellw, nié ici, est l'inverse de la mission, de l'envoi a)postellw que Paul a reçu du Christ et qui lui permet souvent d'affirmer son titre d'apôtre a)postelov. En effet ces deux verbes ont le même radical précédé d'un préfixe u9po (sous) pour omettre et d'un préfixe a)po (avec) pour envoyer.

Si Paul n'avait pas annoncé la bonne nouvelle, la bonne annonce, il aurait dévoyé son titre d'envoyé, d'apôtre.

La conclusion apparente du discours

Les commentateurs pensent que les recommandations du verset 32 forment la conclusion primitive du discours.

Après ses avertissements, Paul recommande les anciens d'Éphèse à Dieu (32), plus exactement tw yew kai tw logwthv caritov au9tou tw dunamenw à Dieu et à la parole de sa grâce au pouvant bâtir et donner.

  1. On peut interpréter le participe présent "pouvant" comme un adjectif de "parole" : la parole de Dieu peut bâtir et donner, cela sonne curieux qu'une parole puisse agir ainsi, mais le mot grec logov comme l'hébreu correspondant rbfdF est un terme fort qui désigne aussi bien l'agir que le parler.
  2. On peut aussi considérer "pouvant" comme un adjectif de Dieu, car Dieu peut tout, particulièrement créer et donner un héritage comme il le fit à Abraham.
  3. Mais on peut aussi considérer ce verbe comme une troisième personne à qui on demande de prendre soin des anciens, recommandés "à Dieu et à la parole et au pouvant" car un participe présent peut être utilisé comme substantif, c'est le choix de Louis Segond. :

On pourrait ainsi lire une proclamation de foi trinitaire laissée par Paul à la communauté d'Éphèse comme à nous-mêmes en guise d'adieu. Malheureusement cette hypothèse ne tient pas beaucoup et l'affirmation trinitaire de Dieu unique en trois personnes ne peut pas être tirée de ce verset. Il semble clair que Paul croyait en un Esprit de Dieu, c'est ce que signifie Esprit Saint car seul Dieu est Saint, il y croyait peut-être plus fortement que les pharisiens croyaient en la shékina, la présence hnFki#;$ de Dieu, mais il n'y a pas ici d'affirmation de l'Esprit comme une personne "autonome" dans Dieu.

Paul confie les presbytres à la Parole de Dieu, car elle seule aura la force de les aider à accomplir les demandes pressantes énoncées dans le discours Faire attention à soi-même et au troupeau (28a), être vigilants (31a), permettre au troupeau de paître (28b) en paix sans les agressions internes et externes qui menacent (29) et cela grâce au souvenir de l'action permanente de Paul (31b).

Remarquons que Paul ne confie pas la Parole aux anciens qui pourraient alors la prendre pour eux ou qui chercheraient à la conserver. Le sens des phrases interdit de s'approprier la Parole qui est totalement donnée à chacun ; au contraire c'est chaque croyant qui est confié à Dieu et à sa parole salvatrice.

Les presbytres ne sont pas porteurs de la tradition apostolique, cette parole de Dieu actualisée dans la foi de l'Église, ils y sont soumis.

La place des versets 33-35

Les trois versets "terminaux" situés après la conclusion supposée du verset 32 sont rarement analysés ; au mieux on remarque le style haché, avec plusieurs inversions entre verbes et sujets. Dans les pages précédentes on a établit le lien fort entre l'absence de préoccupation financière indiquée par les versets 33 et 34 et la mission de transporter le produit de la collecte effectuée au profit de la communauté de Jérusalem.

Il semble pourtant qu'il faille considérer le dernier verset pour ce qu'il est physiquement, c'est-à-dire la conclusion de tout ce qui le précède. Cet agrapha "il est plus heureux de donner que recevoir" ressemble à une des béatitudes (Lc 6,20-26) qui opposent aussi dans des formules courtes la personne heureuse et la malheureuse, mais il faut remarquer que la citation que fait Paul est tellement lapidaire qu'elle devient impersonnelle (il n'y a pas de sujet) et relative (Jésus parle en absolu, Paul fait une comparaison), on aurait aimé trouver : "Heureux celui qui donne, malheureux celui qui se contente de recevoir (ou celui qui prend)". Le texte occidental présente une variante de compromis entre le texte alexandrin comparatif et une béatitude : "Heureux celui qui donne plus que celui qui reçoit".. Mais telle qu'elle est, la citation demeure plausible comme référence à une parole de Jésus enseignée à Paul par la communauté de Damas ou d'Antioche.

Cette citation est naturellement la conclusion, ou plutôt l'origine, de l'attitude de Paul affirmée dans les deux versets précédents, l'apôtre a passé son temps à Éphèse à donner aux nécessiteux (34), il n'a rien pris à quiconque (33). L'apôtre a mis en application la demande de Jésus, celle-ci transmise par l'évangéliste "À quiconque demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas" (Lc 6,20).

Le thème de l'argent est un thème récurant chez Luc, on le sent perpétuellement hanté par le problème de la possession et du don. Dans ce discours remontent des formulations financières : Paul considère que sa vie n'a aucune valeur (24), il n'a rien gardé qui pourrait bénéficier aux Éphésiens (20), Dieu achète son assemblée le peuple de l'Église (28). C'est pourquoi Paul a donné son temps ("en tout temps" 18), sa peine (larmes et épreuves 19), sa foi vers le Seigneur (21), comme le demande Jésus dans cette citation finale. Dans ses relations avec les Éphésiens (phrases avec je et vous en 25-27, 31) il a donné le message et ses conseils, mais il n'a rien pris, peut-être même rien reçu d'eux ; quand il a eu besoin de soutien ce sont les Philippiens qui l'ont fourni (Ph 4,18).

À leur tour les anciens d'Éphèse et tous les chrétiens sont invités à se souvenir de ces paroles de Jésus et de donner sans cesse, sans prendre et même sans attendre de recevoir. Comme épiscopes chargés de l'assistance aux pauvres, il doivent soutenir les faibles, c'est à dire donner sans prendre, comme presbytres chargés de faire paître le troupeau ils doivent donner les meilleurs pâturages (28) sans attendre de recevoir quoi que ce soit en retour.

C'est ainsi qu'ils mettront en pratique la maxime que Paul leur transmet en tant qu'évangile de la grâce de Dieu (24) puisque Jésus lui a demandé ce ministère.


Conclusion de l'étude

Il est difficile de s'arrêter ainsi dans le commentaire de cette péricope qui aurait mérité plus qu'un devoir limité en temps et en nombre de pages. Cette analyse a voulu montrer quelques sens alternatifs. Ce discours d'adieu de Paul est tout entier tourné vers la demande de Jésus de donner sans arrêt et de ne jamais prendre. Paul a donné sans cesse aux Éphésiens annonçant la Bonne Nouvelle sans craindre les épreuves et les larmes. À sa suite il demande aux anciens une rigueur dans le témoignage de la conversion vers Dieu et la foi vers le Christ. Il leur demande d'être des veilleurs attentifs au troupeau, des chrétiens exigeants envers eux-mêmes, des responsables sachant ne pas détourner l'argent et la Parole à leur profit.

C'est ainsi que nous nous souviendrons de l'attitude de Paul.


@ de cette page :
   http://jean-luc.dupaigne.name/fr/chr/ephese.html
Date de création : 9 novembre 2003.
Dernière révision : 3 décembre 2003.
Dernière révision technique : 14 novembre 2007.
©Jean-Luc Dupaigne 2003.