La correction fraternelle

Le guetteur, la Loi, la prière de demande

Cette prédication, sous une forme nettement plus courte, a été donnée le 4 septemnre 2011 au Temple des Terreaux à Lyon (1er arrondissement).

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Sommaire

Les textes bibliques

Pour ce culte, je me suis appuyé sur les textes bibliques suivants qui sont ceux proposés par le lectionnaire commune des Églises Chrétiennes francophones.


Le prophète est responsable de ses frères : Ézéchiel 33, 1-9

1 La parole du SEIGNEUR me parvint :

2 Fils d'Humain, parle aux fils de ton peuple ! Tu leur diras :

Lorsque je fais venir l'épée contre un pays, le peuple du pays prend dans ses rangs un homme et le fait guetteur.

3 Si cet homme voit venir l'épée contre le pays, sonne de la trompe et avertit le peuple,

4 et si celui qui entend le son de la trompe ne se laisse pas avertir, et que l'épée vienne l'enlever, son sang sera sur sa tête. 5 Il a entendu le son de la trompe, et il ne s'est pas laissé avertir : son sang sera sur lui.

(Par contre) celui qui se laisse avertir sauvera sa vie.

6 Si le guetteur voit venir l'épée et ne sonne pas de la trompe, alors le peuple n'est pas averti,

si l'épée vient enlever quelqu'un, celui-ci sera enlevé dans sa faute ; mais son sang, je le réclamerai au guetteur.

7 Toi, humain, je te nomme guetteur pour la maison d'Israël. Tu écouteras la parole de ma bouche et tu les avertiras de ma part. 8 Quand je dirai au méchant : « Méchant, tu mourras ! »,

si tu ne parles pas pour avertir le méchant au sujet de sa voie, ce méchant mourra dans sa faute ; mais son sang, je te le réclamerai.

9 Mais si, toi, tu avertis le méchant au sujet de sa voie, et qu'il ne revienne pas de sa voie, il mourra dans sa faute, et toi, tu sauveras ta vie.


Celui qui aime les autres accomplit la Loi : Romains 13, 8-10

8 Ne soyez redevable en rien à qui que ce soit, si ce n'est de vous aimer les uns les autres ; car celui qui aime l'autre a accompli la loi.

9 En effet, les commandements : Tu ne commettras pas d'adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne désireras pas, et tout autre commandement se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

10 L'amour ne fait pas de mal au prochain : l'amour est donc l'accomplissement de la loi.


Instructions pour la vie de l'Église. Tout chrétien est responsable de ses frères : Mathieu 18, 15-20

15 Si ton frère a commis une faute contre toi, va et reprends-le seul à seul.

S'il t'écoute, tu t'es regagné ce frère.

16 Mais, s'il ne t'écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, afin que toute affaire se règle sur la parole de deux ou trois témoins.

17 S'il refuse de les écouter, dis-le à la communauté ;

et s'il refuse aussi d'écouter la communauté, qu'il soit pour toi comme un païen et un collecteur des taxes.

18 Amen, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel.

19 Amen, je vous dis encore que si deux d'entre vous s'accordent sur la terre pour demander quoi que ce soit, cela leur sera donné par mon Père qui est dans les cieux.

20 Car là où deux ou trois sont rassemblé(e)s pour mon nom, je suis au milieu d'eux.


La Prédication

Frères et sœurs,

Cherchons ensemble ce qui lie ensemble et délie ces trois textes et qui fera résonner (r-é accent aigu) et raisonner (r-a-i) en nous la Parole de Dieu.


Sur la lettre de Paul aux Romains

Commençons par la lettre aux Romains. Vous savez que le problème majeur du judaïsme rabbinique que pratiquait Paul avant sa rencontre avec le Christ était d'accomplir correctement la Loi. Le judaïsme n'est pas d'abord une question de foi et de dogmes, une orthodoxie, mais un souci d'une pratique correcte conforme à la Loi, une orthopraxie. C'est la préoccupation signifiée dans la fin du verset 8 : accomplir la Loi.

Paul utilise ici le substantif grec nomov qui est le terme utilisé par la LXX, la version israélite de la Bible, pour traduire le mot hébreu Torah. Dans son sens étroit, ce mot désigne les cinq premiers livres de la Bible, mais dans son sens large il indique l'enseignement contenu dans toute la Bible.

Cette Loi est voulue par Dieu pour que les humaines puissent vivre ensemble et avec Lui ; nous avons appris qu'un résumé de cette Loi était formulée par ce qu'il était convenu d'appeler les Dix Commandements. Parmi ces dix règles, quatre sont citées par Paul au verset 9, l'adultère, le meurtre, le vol et le désir.

On peut remarquer que Paul avait ici un trou de mémoire ou avait mal appris ses leçons de rabbin puisqu'il ne cite que quatre commandements et non pas les dix de l'Exode (20,2-17) ; certes il ajoute tout autre commandement mais il ne prend pas le temps d'être plus précis. Dans l'épisode dit du Jeune homme riche où sont citées partiellement ces Dix Paroles, Jésus ajoute (Mathieu 19,18) : ne pas porter de faux témoignage, honorer ton père et ta mère. Marc (10,19) a aussi retenu ne faire de tort à personne.

De plus le mauvais élève Paul a simplifié la dernière règle en tu ne désireras pas alors que la Loi interdit toute atteinte à la propriété privée ne pas désirer la maison du prochain, l'épouse du prochain, eh oui l'épouse était alors la propriété du mari,ne pas désirer son serviteur, sa servante, son bœuf ou son âne, ni rien qui appartienne à ton prochain. Pour compléter les Dix Commandements, il manque l'interdiction du rapt, des idoles, des serments sur Dieu et les ordres positifs le repos du sabbat et surtout la reconnaissance de Yahvé comme seul Dieu, le libérateur.

Fidèle à l'enseignement de Jésus, Paul indique que toute la loi se résume en Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il est difficile de savoir si pour Paul le prochain désigne toute personne humaine comme nous le pensons aujourd'hui ou "seulement" tout membre de la communauté croyante comme le stipulaient les Dix Paroles et plus généralement le Premier Testament et probablement Jésus de Nazareth.

J'ai gardé le verbe aimer qui figure dans la majorité des traductions et auquel vous êtes sans doute habitué(e)s. Le verbe grec utilisé ici agapaw (agapaô) et le substantif agaph(agapê) n'ont rien à voir avec l'amour physique au sein d'un couple ni avec l'amour de la confiture de mure qu'a faite Liliane hier, ni avec l'amour de la sagesse qu'est la philosophie. Aimer, c'est exercer entre nous la solidarité et l'assistance mutuelle qui nous permettent de vivre en frères et sœurs ; nous en avons déjà parlé ensemble.

D'ailleurs Jérôme dans sa Vulgate a été plus subtil dans ce passage que nos traducteurs modernes, il n'a pas écrit caritas, amor ou amare mais diligo et delectio ; de ces derniers mots sont dérivés "diligence" (non pas celle des cow-boys et des indiens, mais celle de faire diligence), et délectation. Nous avons à nous demander comment vivre entre humains et avec Dieu avec ravissement et empressement, deux mots synonymes des précédents.


Sur le message d'Ézéchiel

Le texte d'Ézéchiel ravit le cartésien que je suis. J'apprécie l'enchaînement des conditions et des conséquences. Si … alors … sinon … Il manque quelques branches dans ce que les informaticiens appellent un arbre de décision, par exemple, que se passe-t-il après le verset 6 si le guetteur ne voit pas venir l'épée, c'est-à-dure l'armée ennemie, mais on comprend le sens général.

Fils de l'humanité

Dieu Adonaï s'adresse au prophète Ézéchiel en l'appelant Fils d'Humain Mdf)f-nbe (ben adam'). Une majorité de traducteurs écrivent Fils d'Homme, pourtant il ne s'agit pas de #$y)i ('iych) l'homme mâle (â-accent circonflexe) mais Mdf)f (adam'), un représentant asexué de l'humanité. Fils d'humanité serait une bonne traduction, mais un peu pompeux. C'est une formule fréquente dans le livre d'Ézéchiel où elle est utilisée 94 fois, toujours quand Dieu parle du et au prophète.

Cette expression Mdf)f-nbe(ben adam'), sera reprise par Mathieu qui utilise 28 fois sa traduction en grec,uiov anqrwpou (ouios anthrôpos), fils d'humain ; cette expression est toujours mise dans la bouche de Jésus pour s'auto-désigner. Il signifie ainsi fortement son appartenance à l'espèce humaine voulue et aimée par Dieu. Il est plus que probable que cette terminologie soit de Jésus même qui se situait ainsi clairement comme prophète issu d'une lignée de prophètes.

Sentinelle

Ici Dieu évoque le cas du guetteur, ou de la sentinelle, les deux mots conviennent, posté(e) pour prévenir d'un danger imminent, pour avertir la cité de l'arrivée de l'armée ennemie. Vous avez observé que dans la mentalité d'alors, si l'ennemi peut venir contre Jérusalem, ce n'est pas de lui-même pour une guerre de conquête, c'est que Dieu l'a voulu ; le texte dit je vais venir l'épée contre le pays, contre le royaume de Juda.

Le boulot d'une sentinelle étant de guetter, il est supposé qu'elle voit l'ennemi ; de deux choses l'une, soit elle donne l'alarme, c'est le passage des versets 3-5, soit elle ne fait rien, c'est le verset 6. Dans la première hypothèse, la sentinelle sonne de la trompette, alors de deux choses l'une, soit le citadin, l'habitant de Jérusalem ne se laisse pas avertir, c'est les versets 4 et 5a, soit il se laisse avertir, c'est le verset 5b.

Jusque là j'avais compris la logique du texte, mais ici le récit se gâte avec les conséquences du coup de trompette ; car si l'habitant se laisse avertir, il sauve automatiquement sa vie, tandis que si l'habitant ne se laisse pas avertir, son sang sera sur lui. Il faut comprendre par cette dernière expression qu'il va mourir par l'effusion de son sang, et qu'il en sera seul responsable.

D'une part, ce n'est pas l'épée, l'armée ennemie qui est responsable du meurtre, puisqu'elle a été envoyée par Dieu et qu'elle n'est que son bras armé, en quelque sorte, irresponsable par fonction.

D'autre part, il suffit d'accepter d'être averti pour être sauvé. C'est un peu curieux comme raisonnement : je suis enfermé dans la cité entourée d'ennemis, j'entends la trompette et je comprends que la sentinelle m'annonce l'arrivée de l'ennemi, en quoi cela va-t-il me faire échapper à la mort quand les soldats pénétreront dans la ville en pillant et massacrant par l'épée ? Faut-il que je fuie en sautant du haut de la muraille au risque de me rompre les os ? Car les portes de la ville sont fermées et gardées. Comment et pourquoi les soudards distingueront entre ceux qui s'étaient laissés avertir, mais qui n'ont pas pu partir et ceux qui ont cru à une plaisanterie et qui ne se sont pas inquiétés ?

En fait, le texte ne parle donc pas seulement, peut-être même pas principalement, d'une guerre entre le petit royaume de Juda et ses ennemis, il annonce un autre système où le fait d'accepter de se laisser avertir suffit pour être sauvé. Nous ne sommes pas au cœur d'un royaume humain, mais au-delà dans le système de Celui qui fait conter cette histoire par son prophète ; nous sommes dans le système de Dieu où Il condamne celles et ceux qui n'écoutent pas et où Il sauve, il pardonne, ceux et celles qui se laissent avertir sans se contenter d'écouter, c'est-à-dire qui se convertissent, qui changent d'attitude.

Heureux monde de guerre où il suffit d'écouter en profondeur pour être sauvé. Dans le récit le guetteur est institué pour témoigner que le salut est déjà arrivé si on sait comprendre le signal à nous adressé.

Que veut dire alors se laisser avertir, s'agit-il d'utiliser l'avertisseur de votre voiture ? Mais entendre le klaxon de la voiture qui roule à toute berzingue dans le chemin étroit qui zigzague devant chez moi, pourtant limité à 30 km/h, va-t-il m'éviter de me faire écharper ?

Le verbe hébreu utilisé est rhazf (zâhar) ; de ce verbe est dérivé ha Séfer ha Zohar, le Livre de la Splendeur, qui est le nom d'un traité important du judaïsme, plus précisément de la Kabale du XIIIème siècle de notre ère, livre qui se veut une exégèse de la Torah, des cinq premiers livres de notre Bible. Ce verberhazf (zâhar), selon le mode, veut aussi dire enseigner et illuminer. Car être élève d'un enseignant vous permet d'apprendre, d'être averti(e) de la matière enseignée ; car un bon enseignant, un bon prédicateur, illumine ses élèves qui sont éclairé(e)s par le maître ; car apprendre permet de changer, de décider de changer, de mettre en œuvre le savoir enseigné, c'est donc faire du neuf.

Comme tout à l'heure le mot Torah ne signifiait pas un code législatif, le mot avertir n'indique pas un klaxon ; on est dans une relation d'enseignement où Dieu règle et guide le croyant et la croyante qui veulent Le suivre pour la Vie.

Prophète

On peut donc relire ces premiers versets Ézéchiel, je t'ai établi prophète … pour enseigner la communauté … Celui ou celle qui se laissera changer par ta parole, ou par Ma Parole que tu vas annoncer, celui-là, celle-là va vivre d'une vie nouvelle ; les autres vont mourir. Mais vivre dans quelle vie, dans la cité humaine assiégée ? Ou ailleurs ?

C'est exactement ce que disent les versets suivants 7 à 9. La première partie portait sur la période historique antérieure, celle de l'invasion de Juda, la seconde partie porte sur l'avenir, celle de la communauté des croyants qui n'a plus ni temple, ni royaume pour scander la vie spirituelle. C'est encore notre situation aujourd'hui ! nous n'avons pas de temple où faire des sacrifices pour Dieu, mais un lieu de rassemblement pour prier ; nous n'avons plus de royaume théocratique, mais une société banalisée et commune.

Ce qui est extraordinaire dans le verset 9, c'est qu'il est dit que si le prophète se tait, il sera aussi condamné à mort au même titre que le méchant. Le prophète est responsable de son enseignement sous peine de mort. Il n'est pas l'amplificateur passif qui sonorise la voix de Dieu qui descend d'en haut comme celui qui vous permet d'entendre dans ce lieu. Il est l'acteur indispensable qui est responsable d'entendre la parole de Dieu, de le traduire en paroles humaines pour être compréhensible par son auditoire qu'il doit même aller chercher sur l'agora publique.

Mais qui est ce prophète ? Qui est méchant ? Qu'est être méchant ? De quelle vie s'agit-il ? Que veut dire mourir ?


Sur l'évangile de Matthieu

Venons-en au texte de Matthieu. Il commence avec une structure logique si … alors … sinon …, semblable à celle rencontré chez Ézéchiel, sauf que les branches sinon (s'il refuse) sont plus développées que la seule branche alors tu t'es regagné ton frère (15c).

Faute, frère

Le contexte est que le destinataire de la lettre a vu un frère commettre une faute contre lui. J'ai traduis commettre une faute alors que d'autres ont utilisé a péché, car le verbe amartanw (amartanô)n'a pas forcément une connotation religieuse ou morale. La faute peut simplement relever des règles profanes.

L'auteur de cette faute est ton frère, il faut comprendre frère dans un sens restrictif pas dans le sens général de prochain. Pour Mathieu et la communauté chrétienne, le mot frère désigne un membre de la communauté. On nous parle d'un conflit entre croyants et le passage traite de la manière juste de résoudre ce problème.

La procédure

Reprenons la démarche telle qu'elle est précisée :

  1. vous allez discuter avec votre adversaire,
  2. vous y retourner avec un autre ou deux, vous serez alors deux ou trois,
  3. vous le convoquez devant l'assemblée générale réunie à cet effet.

Je reconnais la procédure bien connue avec trois niveaux : tribunal d'instance, puis cour d'appel, enfin cour de cassation. Mais à chaque niveau le texte ne parle pas de jugement, il s'agirait plutôt soir d'une procédure de conciliation, soit d'une procédure d'arbitrage, mais là je ne poursuivrais pas sous peine de me prendre les pieds dans le tapis.

Sanction

Si cette histoire est résolue positivement, les liens sont retissés entre toi et ton frère. Tu auras regagné un frère pour toi. Il avait fauté contre toi, il fraternisera avec toi ; on passe du coté sombre à la lumière de notre relation entre frères.

Si la procédure de conciliation échoue, la sanction finale est de considérer le fautif comme un païen, donc de l'exclure de la communauté des croyants ; au sens strict, il s'agit de l'excommunier. On peut remarquer l'absence de graduation de la punition ; on ne sait pas quelle était la faute commise, peut-être était-elle bénigne, mais la condamnation est brutale et définitive, la sortie de l'Église. On est là dans la situation contraire de la fraternisation envisagée comme conséquence positive de la première rencontre. Aucune situation grise, aucun compromis, aucune peine intermédiaire ne peuvent exister. Les adversaires redeviennent frères ou deviennent éloignés ; on est ensemble ou séparés. Il n'y a rien au milieu.

Remarquer qu'il n'est nulle part envisagé que ce frère soit accusé à tort et qu'un quelconque des protagonistes de l'affaire vous donne tord et donne raison à votre frère que vous accusez. Pourtant ce n'est pas une hypothèse à oublier quand on porte un différend devant des juges, j'en sais quelque chose, même quand on certain d'avoir raison ! Donc si vous avez un reproche à faire à un frère ou à une sœur, n'engagez les démarches proposées par Mathieu que si vous êtes sûr d'être dans votre droit pour éviter les retours de bâton. Parce que si ce frère porte aussi votre différent devant l'assemblée, c'est peut-être lui qui aura raison et c'est vous qui risquez l'exclusion.

Ces remarques montrent que Mathieu n'a pas écrit le code de procédure civile, mais qu'il s'agit d'autre chose, il s'agit de préserver et renforcer la confiance au sein de l'assemblée des croyants. Finalement, il vaut mieux crever rapidement les abcès des dissensions au sein de l'Église et trancher, Mathieu n'envisage pas qu'on continue à vivre dans la même Église en ayant des différents, ce n'est pas le cas chez nous où la règle est souvent de s'embrasser en public en se dénigrant en coulisse et où on cache les désaccords derrière des motions mi-chèvre mi-choux prises au cours de synodes consensuels au cours desquels les sujets de discorde sont cachés sous le tapis.

Lier et délier

Le texte continue par une affirmation faite par Jésus à l'intention de vous c'est-à-dire à tous les croyants, vous et moi. Expliquer cette sentence est l'occasion de vérifier que vous avez été au culte il y a deux semaines et que vous avez écouté la prédication. En effet le texte donnait la même phrase, mais à l'intention exclusive de Pierre alors qu'aujourd'hui le récipiendaire est tout un chacun.

Vous recevez maintenant la promesse que ce que vous lierez sur terre (lierez du verbe lier, pas lirez du verbe lire) sera lié dans les cieux, et ce que vous délierez sur la terre sera délié dans les cieux. Vous obtenez donc un pouvoir sur les cieux, sur ce que certains nomment le Paradis, sur ce que le Second Testament appelle le royaume de Dieu. N'est-il pas curieux qu'un homme, une femme, reçoive la promesse de pouvoir agir sur le royaume de Dieu ?

Les verbes grecs sont respectivement dew (déô) et luw (luô) qu'il est tout à fait raisonnable de traduire par lier et délier. Aucun hellénophone ne peut ignorer que luw (luô) veut dire délier, car c'est le verbe régulier par excellence qui sert aux élèves à ânonner leurs conjugaisons grecques, d'ailleurs assez compliquées. C'est l'équivalent scolaire de notre aimer, verbe de base des conjugaisons des verbes français du premier groupe. Aimer et luw (luô) délier sont ainsi mis en parallèle. Parallèle curieux, n'est-il pas ?

Quand j'ai préparé cette prédication, je me suis livré à une enquête sur lier et délier en demandant autour de moi : Puisque ces deux verbes sont antagoniques, lequel est positif et lequel est négatif ? Donne un exemple ! L'échantillon était certes très réduit car limité à mon épouse, mais il m'a été répondu ce à quoi je m'attendais. D'ailleurs j'aurais envie de vous poser la même question … non je n'ai pas le temps.

Mon échantillon m'a dit : lier c'est lier par les liens du mariage, un mariage liant deux personnes sur cette terre les lie aussi aux cieux. Fort bien, mais le texte lu tout à l'heure place symétriquement les actions lier et délier, donc si lier se rapporte au mariage, délier se rapporte au divorce qu'il faut placer sur le même plan, donc on divorce pareillement qu'on se marie.

Or quand Jésus parle de mariage (19,6), il n'utilise pas les verbes lier et délier, mais les verbes unir óõæåõãíõìé (sounxeugnoumi littéralement appairer-avec) et séparer ÷ùñéæù(qorizô littéralement mettre de l'espace entre), verbes sans lien étymologique avec ceux du passage d'aujourd'hui.

Lier, ce n'est pas aimer, se marier, même si certains parlent de chaînes de l'amour ou de se passer la corde au cou. Rappelez-vous la grammaire m'avait fait établir un parallèle entre délier et aimer, pas entre lier et aimer. Aimer l'autre, aimer son conjoint, ce n'est pas le ou la lier, se l'attacher, c'est au contraire la ou le délier, le ou la délivrer de sa solitude affective et sexuelle.

Si vous, comme bénéficiaires de la promesse de Jésus, pouvez lier et qu'il ne s'agit pas de marier, si vous pouvez délier et que ce n'est pas divorcer, de quoi s'agit-il ? Moi je vous propose de comprendre que dew (déô) lier signifie plutôt charger quelqu'un de liens, de chaînes et que luw (luô) délier signifie délivrer son prochain du poids des liens (superflus), des chaînes. C'est pourquoi j'aurais pu, j'aurais dû traduire par enchaîner et déchaîner.

Ma compréhension de ce passage renvoie aux reproches que Jésus fait aux pharisiens qui chargeaient les israélites, qui chargent les croyants, de règles, de lois, de +p@f#$;mi (michpat), de twoc;mi (mitsvot) pour chaque jour, et qui apportent moult contraintes aux croyants. Par exemple (en 23,4) : ls lient des charges lourdes, difficiles à porter, pour les mettre sur les épaules des gens, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. Tiens, tiens ! Ils lient, ici desmenw (desménô) verbe dérivé du verbe dew (déô) de notre passage en passant par le substantif desmov (desmon') qui signifie chaîne ou prison, mais d'où vient notre mot français démon. Lier quelqu'un c'est le charger de démons qui vont l'emprisonner dans des chaînes. Le démon biblique est un être liant un humain dans des contraintes, des règles insupportables qui l'empêchent d'agit librement.

Un peu plus loin dans ce chapitre (13) Jésus continue de vitupérer : Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites ! Parce que vous fermez aux humains le royaume des cieux ; vous n'y entrez pas vous-mêmes, et vous n'y laissez pas entrer ceux qui le voudraient. Nous retrouvons le royaume des cieux cher à l'évangile. Tout est lié … je veux dire tout cela est cohérent.

Au contraire luw (luô) délier signifie enlever les chaînes qui empêchent les humains de vivre librement leur relation entre eux et avec la Divinité. Jésus l'a dit un peu plus tôt dans cet évangile (11,30) : Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger.

Marc (7,35) utilise le même verbe pour la guérison d'un sourd-muet : Aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parla très bien. De même Luc (13,16) à propos d'une femme possédée d'un esprit qui la rendait infirme : Cette femme, qui est une fille d'Abraham, et que Satan liait dew (déô) depuis dix-huit ans, ne fallait-il pas la délivrer (en fait luw luô délier) de cette chaîne le jour du sabbat ?. Pour Jésus, délier c'est guérir d'une maladie, c'est aussi délivrer d'un démon, notions bien séparées aujourd'hui mais confondues alors.

Le récipiendaire de la promesse

Mais qui est le récipiendaire de la promesse ? C'est un sujet de dispute, de discorde entre les Églises chrétiennes, cela vaut donc le coup d'en préciser le contenu.

Les théologiens de l'Église Catholique Apostolique et Romaine disent que ce (c-e comme c-e-u-x) qui reçoit ce pouvoir est l'lise en tant qu'institution organisant les croyants. Ce que décide le pape et ses affidés a valeur obligatoire sur cette terre et se répercute ipso facto dans le royaume de Dieu.

Cette conception permet de justifier par exemple la nomination de saints car les croyants et croyantes reconnus par l'autorité ecclésiastique comme exceptionnels, remarquables et liés ici-bas à Dieu aura effet au-delà et ces saints et saints seront accueillis par Dieu auprès de Lui. Ainsi Pierre et ses successeurs indiquent à Dieu ce qu'il Lui faut faire en son Jugement dernier.

Elle justifie aussi les indulgences ; le pape peut décider ici que telle personne pourra bénéficier de jours d'indulgences, c'est-à-dire de remises de peines, de jours de moins à passer au purgatoire avant d'entrer au paradis ; en effet ce qu'il décide sur terre sera effectif aux cieux. Du temps de Luther ces indulgences se monnayaient par une participation financière à la construction de la basilique Saint-Pierre, ce qui l'a révolté ; aujourd'hui, c'est la participation à un pèlerinage ou l'assistance à certaines célébrations qui sont mis en valeur.

Ce verset 18 prolonge la troisième partie du verset 17, on peut comprendre qu'il permette de décider qui est dans l'Église de Dieu et qui ne l'est pas. L'institution Église détermine les frontières du croire, qui est chrétien et qui est hérétique puisque elle peut décider qui est un frère et qui doit être considéré comme non-croyant. Compris ainsi, l'excommunication de l'Église terrestre vaut exclusion de l'Église céleste, donc du royaume de Dieu puisqu'il y a continuité entre les deux.

Cette théologie maximaliste est inacceptable à un protestant. Dieu est seul maître de ses décisions et le salut ne s'obtient pas par des œuvres, fussent-elles louables.

Pouvoir

Tout à l'heure, j'ai utilisé l'expression pouvoir pour parler de l'effet au ciel de ce qui est fait sur terre, pouvoir décider sur terre ce que qui sera (est ?) au ciel. Mais ce terme est-il approprié ? Jésus vous a-t-il tous donné un tel pouvoir ?

Je pense que ce vocable habituel de pouvoir est trompeur. Il me semble qu'il témoigne d'une mauvaise compréhension de l'esprit de la Bible, ce qui est due à la différence de sémantique et de culture entre le monde occidental judiciarisé et le monde sémitique symbolique. On rencontre la même difficulté de pensée quand on cherche à comprendre les premiers chapitres de la Genèse.

Vous avez lu que Dieu a dit à la femme (selon Genèse 3,16) : Je multiplierai la peine de tes grossesses. C'est dans la peine que tu mettras des fils au monde. Ton désir se portera vers ton mari, et lui, il te dominera., puis à Adam' (19) : Tu mangeras le pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.

Certains disent qu'il s'agit d'une punition après une prétendue faute d'un soi-disant premier couple. Moi, je pense qu'il s'agit d'un constat : l'être humain nait, autrefois dans les grandes douleurs de sa mère, travaille durement puis meurt. Ce sont des faits inséparables de la condition humaine, il nous faut apprendre à faire avec ; la Parole de Dieu qu'on décrypte dans la Bible peut nous aider à y faire face.

De même, il nous faut comprendre que ce que nous faisons sur terre non seulement a des conséquences sur la terre, mais aussi a des répercutions au ciel, c'est-à-dire dans le monde de Dieu. Ce qui se passe ici chez les humains a des conséquences chez Dieu !

Si, volontairement ou involontairement, nous nous chargeons de chaînes en nous imposant des règles lourdes et culpabilisantes, nous serons, nous sommes, lourds et culpabilisé(e)s dans le monde de Dieu. Si nous enchaînons notre prochain par des obligations de productivité de rendement financier de notre contrat d'assurance-vie ou par une interdiction de venir travailler chez nous, notre prochain sera englué par son faible niveau de vie et par son absence d'avenir dans le monde de Dieu.

A contrario, si nous nous délions des chaînes des dieux profit et sécuritarisme, nous serons délié(e)s de nos difficultés à entrer dans le monde de Dieu. Si nous délions notre prochain de notre méfiance et du poids de ses dettes, il vivra en confiance et sera libre d'aimer dans le monde de Dieu.

Nous n'avons pas de pouvoir sur Dieu ; dans son système, Dieu vibre de nos vibrations, bonnes ou mauvaises, qui se déroulent dans notre monde. C'est aussi cela le mystère de l'incarnation, Dieu est solidaire agapetov (agapétos) de nos vies, il porte nos chaînes quand nous portons des chaînes, il est soulagé quand nous délions les chaînes de notre prochain.

Demander sur terre

Je pense que le dernier verset, le 19, Demandez et cela sera accordé soulève une difficulté d'interprétation.

D'abord le sera donné par mon Père peut aussi être traduit par adviendra, grâce à mon Père. Dans le premier cas, Dieu est un donateur, acteur direct. Dans le second cas, Dieu prie avec nous et cela arrive par notre action commune, nous sommes alors co-auteurs de la réalisation.

De plus le texte ne dit pas où cela sera donné ? sur terre d'où part la demande ou au ciel où est le Père ? La première hypothèse privilégie l'efficacité immédiate et humaine de la prière, la seconde privilégie un royaume des cieux comme lieu de la réalisation des nos espérances.

Mais dans l'esprit du début de ce texte, je voudrais surtout attirer votre attention sur la condition exprimée dans le verset 19. Il n'est pas dit que Dieu va accorder ce que chacun d'entre nous va demander, il est dit qu'il faut se regrouper pour effectuer une demande ; il est dit qu'il faut être deux. Peut-être même s'agit-il des deux protagonistes du verset 15, toi et ton fauteur de troubles ; la demande aura du poids si ce sont les anciens adversaires qui se sont réconciliés au point de pouvoir prier ensemble !

Demander à deux … je ne suppose pas qu'il vous faut constituer des couples au sein de cette assemblée pour formuler une seule demande pour deux, d'ailleurs que se passerait-il si nous étions un nombre impair lors de ce culte. Il me semble qu'il faut comprendre qu'il faut être au moins deux.

L'important est que la demande n'est pas individuelle ; il faut se regrouper et négocier entre frères et sœurs pour trouver une demande commune qui ne soit pas la juxtaposition de désirs individuels mais qui exige la constitution d'un demandeur collectif. L'important est-il alors la demande ou le fait de s'accorder sur une prière ? Le texte semble affirmer que c'est cet accord profond et sincère entre croyantes et croyants qui peut s'adresser à Dieu. Cette union entre chrétiens et chrétiennes, qui ont au départ des besoins naturellement différents, permet de se construire une fraternité et une sororité qui fait advenir le désir de Dieu.

Le mynian'

Le dernier verset n'appelle pas beaucoup de commentaires. Il anticipe ce que nous ferons tout à l'heure autour de la table de communion : se réjouir de la présence de Christ signifiée par la communion.

Mais ce qui a posé le plus de questions aux auditeurs de Jésus, c'est le deux ou trois qui ne nous émeut guère. Mais c'était une révolution importante pour les israélites qui étaient habitués à la règle rabbinique du mynian' : les sacrifices pour le peuple au Temple comme l'assemblée de prière dans la synagogue, , ne pouvaient avoir lieu qu'en présence d'au moins dix israélites.

Ce seuil était et est encore obligatoire pour la tenue de la prière. Si l'assistance est moins importante, pas de prière du sabbat. Et quand je dis dix israélites, il vous faut entendre dix hommes israélites, les femmes ne comptant pour rien ! C'est toujours le cas dans les synagogues israélites orthodoxes alors que les synagogues libérales tiennent compte des femmes pour ce seuil de dix croyants et croyantes.

Mais vous n'avez pas l'échappatoire de ne pas venir au culte en prétextant le risque qu'il n'y ait pas dix hommes présents, je veux diredix personnes présentes. Vous pouvez vivre la promesse de Jésus dès que vous n'êtes pas tout seul. Mais vous avez à mettre en œuvre la promesse de Jésus et donc à trouver quelqu'un pour être deux et ainsi célébrer Dieu notre Père.


En guise de conclusion

Frères et sœurs, en résumé, vous êtes destinataire de ces versets :

Ma question, votre problème est que faisons-nous de cette demande de faire Église entre nous ?


Amen !


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Date de création : 5 septembre 2011.

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