Un intendant malhonnête ?

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Luc 16,1-13

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Sommaire

Préambule

Cette page a été publiée en partie dans le journal Réforme du 10 mai 2001. Elle fait suite à un article d'Elian Cuvillier publiée dans la rubrique "Bible et actualité" dans le numéro 2919. Cette article portait sur la péricope dite de l'intendant malhonnête qu'on trouve dans l'Évangile de Luc dans le chapitre 16. Il a donné lieu à une réaction dans le courrier des lecteurs et une mise au point dans le numéro 2919 des 22-28/3/2001.

C'est à l'ensemble de cet article et des remarques que j'ai réagis en apportant l'analyse textuelle et historique qui suit.

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Le texte Luc 16,1-13

Et il [Jésus] dit aussi à ses disciples,

Il y avait un homme riche qui avait un économe ; et celui-ci fut accusé devant lui comme dissipant ses biens. Et l'ayant appelé, il [l'homme riche] lui dit, Qu'est-ce que ceci que j'entends dire de toi ? Rends compte de ton administration ; car tu ne pourras plus administrer.

Et l'économe dit en lui-même, Que ferai-je, car mon maître m'ôte l'administration ? Je ne puis pas bêcher la terre ; j'ai honte de mendier. Mais je sais ce que je ferai, afin que, quand je serai renvoyé de mon administration, je sois reçu dans leurs maisons.

Et ayant appelé chacun des débiteurs de son maître, il dit au premier, Combien dois-tu à mon maître ? Et il dit, cent baths [barils] d'huile. Et il lui dit, Prends ton écrit, et assieds-toi promptement et écris cinquante. Puis il dit à un autre, Et toi, combien dois-tu ? Et il dit, cent cors [mesures] de froment. Et il lui dit, Prends ton écrit, et écris quatre-vingt.

Et le maître loua l'économe injuste parce qu'il avait agi prudemment. Car les fils de ce siècle sont plus prudents, par rapport à leur propre génération, que les fils de la lumière.

Et moi, je [Jésus] vous dis, Faites-vous des amis avec les richesses injustes, afin que, quand vous viendrez à manquer, vous soyez reçus dans le tabernacle éternel. Celui qui est fidèle dans ce qui est très-petit, est fidèle aussi dans ce qui est grand ; et celui qui est injuste dans ce qui est très-petit, et injuste aussi dans ce qui est grand. Si donc vous n'avez pas été fidèles dans les richesses injustes, qui vous confiera les vraies ? Et si, dans ce qui est à autrui, vous n'avez pas été fidèles, qui vous donnera ce qui est vôtre ?

Nul serviteur ne peut servir deux maîtres ; car ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre, vous ne pouvez servir Dieu et les richesses.

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Commentaire

Elian Cuvillier, l'auteur, et son détracteur partent tous deux d'une évidence "l'intendant est malhonnête". Mais est-ce si évident que cela ? N'est-ce pas qu'une des lectures possibles et non pas la seule ?

Certes le verset 1 parle d'accusations de tierces personnes (de jaloux ?) disant que l'intendant (autres traductions : gérant, économe ; en grec oi0konomov oïkonomos) dilapide (ou gaspille, dissipe ; en grec diaskorpizw diaskorpizô) les biens du maître.

Et le verset 8 indique que le maître fait l'éloge de l'intendant trompeur (ou malhonnête, injuste, infidèle ; en grec a)dikia adikia) car il avait agit avec habilité (ou avec prudence, en homme avisé ; en grec fronimwv phronimôs).

On aura remarqué la contradiction du vocabulaire français employé pour le verset 8, peut-on être à la fois malhonnête et avisé ? Il me semble qu'une bonne traduction du premier adjectif est "in-juste", le contraire de juste (avec le préfixe "in" reprenant la "a" privatif grec). Cependant ce n'est pas dans le sens de celui qui commet des injustices, des fautes, mais seulement celui qui est hors la justice, en dehors des règles habituelles de ceux qui sont justes.

On retrouve ici chez le gérant un des attributs de la "justice" de Dieu. En fait Dieu est "injuste" car sa bonté va au delà des règles normales de la justice. Il rétribue l'ouvrier de la onzième heure comme celui qui a trimé toute la journée sous le soleil, quelle injustice ! alors que la norme aurait été de payer chacun selon le temps passé, c'est-à-dire selon la loi, selon le SMIC horaire de l'époque.

Dans sa parabole, Jésus ne peut pas reprocher à l'économe la vertu extra-ordinaire qu'il reconnaît à Dieu son Père.

Remarquons que la parabole ne dit rien de la qualité de la gérance. L'accusation est portée par d'autres dénonciateurs, non cités, non présents. Au début, le propriétaire ne semble pas faire de reproche direct sur la gestion de son économe. Il le licencie car sa réputation calamiteuse lui fait des torts, pas explicitement parce qu'il est lésé.

Amasser de l'argent

De plus, il faut revenir sur le contexte économique pour comprendre la relation entre le maître et le gérant. On imagine spontanément que ce gérant est un salarié qui supervise la tenue du domaine en répartissant le travail et en établissant la comptabilité qu'il doit remettre à l'actionnaire de la société. Dans ce cadre, en modifiant les dettes, cet homme commet un abus condamnable de biens sociaux.

Mais il n'est est rien. En Palestine à cette époque, le salariat n'a pas encore été inventé et le modèle économique applicable à l'intendant ressemble plutôt à ce que nous avons connu en France au temps de la royauté avec les Fermiers Généraux chargés de faire rentrer l'impôt royal.

Comme le montrent quelques textes contemporains non bibliques, l'intendant d'un domaine agissait pour son propre compte après avoir "acheté" une charge pour un montant convenu d'avance. L'intendant versait au propriétaire une somme fixe en assumant les risques de mauvaise récolte, de sécheresse, ... et en escomptant de bonnes récoltes pour son seul profit.

À son tour, l'intendant se payait sur les revenus du domaine soit par le travail des serviteurs (ou esclaves), soit en affermant à son tour des parcelles auprès de petits paysans. C'est cette seconde méthode qui semble avoir été employée ici car l'intendant avait reçu des lettres de reconnaissances de dettes qu'il fait modifier.

Le fait que le texte parle de "débiteurs de son maître" ne doit pas faire illusion. De même que les Fermiers Généraux levaient les impôts "au nom du roi" et que les dettes étaient libellées "au profit du roi", ici dans cette parabole de l'évangile les débiteurs étaient redevables directement à l'intendant quand il agissait au nom de son maître comme le témoignent ces attestations des billets à ordre.

En fait l'intendant ne vole pas son maître le propriétaire des lieux. Il aménage ses créances pour que les petits paysans endettés lui en sachent gré après qu'il ait été expulsé de sa charge. En diminuant les montants dus, il se vole lui-même à court terme pour trouver une situation convenable à moyen terme.

Au vu des rabais consentis, on peut penser que la marge bénéficiaire de l'intendant était trop élevée, mais à notre époque on pourrait dire la même chose des magasins qui pratiquent à certains moments des soldes de 50 % sans vendre à perte (ce qui serait illégal), preuve que leurs prix sont beaucoup trop élevés le reste de l'année (prix de vente ordinaire au moins double du prix de revient).

À mon sens, il n'y a donc pas de raison de polémiquer sur ce texte en prétendant qu'il (ou qu'Elian Cuvellier) favorise la fraude. Il n'y a pas de malversation au sens juridique mais une utilisation astucieuse par l'intendant de sa marge financière.

Jésus en présentant cette parabole de l'intendant avisé ne cherche pas à promouvoir le détournement de fonds et l'abus de biens sociaux. Il nous incite à gérer astucieusement la terre que Dieu nous a confiée. Ces richesses qu'il nous demande de produire doivent servir à établir du lien entre les personnes. Finalement Jésus nous incite ici à réduire les dettes que de plus pauvres doivent nous rembourser.

Puissions nous le comprendre, en particulier pour réduire, voire supprimer, la dette des pays pauvres envers les pays nantis que nous sommes.

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   http://jean-luc.dupaigne.name/fr/chr/intendant_malhonnete.html
Date de création : 11 juin 2001.
Dernière révision : 3 décembre 2003.
Dernière révision technique : 25 mai 2005.
©Jean-Luc Dupaigne 2003.