Lier et Délier

au ciel comme sur terre

Cette prédication a été donnée le dimanche 21 août 2011 au Temple de Die (Drôme).

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Sommaire

Les textes bibliques

Pour ce culte, j'ai utilis les textes bibliques suivants qui sont ceux proposés par le lectionnaire commun des Églises Chrétiennes francophones.


Esaïe 22,15.19-23

Ce passage décrit un coup d'état que Dieu va perpétrer contre le gouverneur du palais royal.

15 Ainsi parle le Seigneur ADONAÏ des Forces armées :

Va vers l'intendant Chebna, gouverneur du palais … (dis-lui) :


19 Je te chasserai de ton poste, et il t'arrachera de ta situation.

20 En ce jour-là, je ferai appel à mon serviteur Éliaquim', le fils de Hilquia.

21 Je le revêtirai de ta tunique, je le ceindrai de ton écharpe,

et je remettrai ton pouvoir entre ses mains ;

il sera un père pour les habitants de Jérusalem et pour la maison de Juda.

22 Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David ;

il ouvrira et nul ne pourra fermer, il fermera et nul ne pourra ouvrir.

23 Je l'enfoncerai comme un clou dans un lieu sûr,

et il sera un trône glorieux pour sa famille.

Nous nous demanderons quels sont les pouvoirs promis au nouveau gouverneur du Palais.


Romains 11,29-36

Ce passage nous dit lui-même qu'il est difficilement explicable, nous nous y forcerons pourtant.

29 Les dons et l'appel de Dieu sont (acquis) sans que (jamais) Il le regrette.

30 En effet tout comme vous (qui) autrefois avez été rebelles à Dieu et (qui) aujourd'hui avez reçu miséricorde face à la rébellion d'Israël,

31 De même eux ont été maintenant rebelles et, face à la miséricorde qui vous a été faite, qu'ils reçoivent miséricorde !

32 En effet Dieu les a rassemblé tous (ceux qui sont) en rébellion afin qu'Il (leur) donne miséricorde à eux tous.


33 Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la connaissance de Dieu !

Que ses décisions sont inexplicables, et que ses chemins sont intraçables !

34 En effet qui a connu la pensée du Seigneur ?

Et qui est devenu Son conseiller ?

35 Et qui Lui a donné (quelque chose) en premier et sera rétribué par Lui ?

36 Parce que de Lui, par Lui et pour Lui (sont) toutes choses. À Lui la gloire pour l'éternité !

Amen !

Mathieu 16.13-20

Vous connaissez sans doute ce passage par cœur, mais probablement pas dans cette traduction qui peut vous susciter des questions que nous travaillerons pendant la prédication.

13 Une fois arrivé dans le territoire de Césarée de Philippe, Jésus interrogea ses disciples en disant :

14 Ils dirent :

15 Il leur dit :

16 Simon (le) Roc répondit en disant :

17 Jésus répondit en lui disant :

20 Alors il ordonna aux disciples de ne pas dire à qui que ce soit qu'il était le Christ.


La Prédication

Frères et sœurs,

Voici trois textes assez dissemblables, pourtant ils ont été réunis pour notre méditation des Écritures de ce jour. Cherchons ensemble les liens entre ces passages qui feront résonner (r-é accent aigu) et raisonner (r-a-i) en nous la Parole de Dieu.

À propos de la prophétie d'Esaïe

L'intendant Chebna

Je dois vous avouer que je ne sais pas grand-chose de ce Chebna, sinon qu'il fut préfet du palais sous le roi Ézéchias. Il semble qu'il était orgueilleux en exerçant une mauvaise influence sur le roi. Le livre d'Esaïe ne donne aucune précision sur la nature des reproches qui pouvait lui être faits. Le livre des Rois (18) de fait pas mention de ce coup d'état et indique que Chebna était scribe, donc secrétaire, sous la responsabilité d'Éliaquim' en 701 avant l'ère commune. Aucune donnée historique ou archéologique ne permet d'en dire plus.

Le serviteur Éliaquim'

Quoi qu'il en soit, Éliaquim' est désigné par Dieu pour être un équivalent d'un premier ministre. Esaïe est chargé de mettre en place la transition entre l'ancien et le nouveau pouvoir. Le protocole utilisé m'est relativement surprenant : le prophète est chargé de déshabiller l'un pour habiller l'autre :

Voyez, c'est le contraire du dicton français, alors l'habit faisait le moine ; il semble qu'il suffit qu' Éliaquim' porte les attributs du pouvoir pour qu'il l'exerce réellement et pleinement.

Vous avez entendu et vous lisez il sera désormais un père pour le peuple de Jérusalem et pour la maison royale. Ce n'est pas rien de gérer les portes du royaume ou même simplement de la caisse de l'État qui alors ne vivait pas au dessus de ses moyens et n'avait pas une dette égale à 60 % de la production annuelle du pays. Ce n'est pas rien de se retrouver un petit-père du peuple !

Ce rôle magnifique, être un père, ouvrir et fermer les portes du royaume, fait que la tradition orale israélite a vu en lui un prototype du Messie du sauveur d'Israël. Voilà deux raisons, la clef et le Messie, qui font que ce texte a été choisi pour accompagner l'évangile du jour.


À propos de la lettre aux Romains

Je ne sais pas ce qu'a pris Paul pour écrire un texte aussi compliqué.

Décisions incompréhensibles

Commençons par la fin avec les adjectifs inexplicable et intraçable, contestables comme toute traduction ; peut-être avez-vous l'habitude de insondable et incompréhensible. Les deux adjectifs employés en grec sont très rares, on ne les retrouve, l'un qu'une seule fois et l'autre que deux fois dans le Nouveau Testament ; il est donc difficile d'en déterminer le sens pour Paul.

Insondable est souvent choisi parce que le verset précédent commence par profondeur, il évoque qu'on ne peut pas atteindre le fond de la pensée de Dieu ce qui L'amène à prendre une décision, à juger une situation. L'adjectif grec aneceraunhqov (anexeraunêthos) commence par deux préfixes an (an) et ec (ek) ou ek (ex) qui indiquent respectivement une négation et une origine ou un mouvement de sortie ; j'ai reproduis ces préfixes avec le in de privation et le ex de l'origine. La racine ereunaw (ereunaô) est un verbe dérivé d'un verbe dire et signifie examiner.

Cela ne veut pas dire qu'on ne doit pas essayer de comprendre les décisions divines, mais qu'on n'arrivera jamais à les expliquer totalement, qu'on ne peut pas en faire un examen total et définitif. Ouf, chaque prédicateur aura encore quelque chose à dire.

Le second adjectif anecixniatov (anexiqniatos) commence par les deux mêmes préfixes an (an) et ec (ex) et a une racine ixnov (iqnos), un substantif, indiquant la trace, par exemple laissée par quelqu'un qui marche sur le sable. L'adjectif intraçable que j'ai utilisé n'existe peut-être pas dans tous les dictionnaires, mais vous pouvez comprendre qu'on ne peut pas cartographier les méandres des chemins suivis par la sagesse et la richesse de Dieu.

La tradition israélite dit que Dieu écrit droit avec des traits courbes. Cela n'empêche pas de Le suivre, mais Ses voies sont souvent inattendues et surprenantes. Il faut faire confiance au Seigneur et se laisser guider.

Rébellion et miséricorde

Si Paul dit cela, c'est bien parce qu'il sait qu'il vient de donner une explication filandreuse ou capillo-tractée sur la question théologique qu'il aborde en début de ce passage. Le problème est le suivant : Comment se fait-il que Jésus l'envoyé du Dieu des Israélites ne soit pas majoritairement reconnus par ces derniers alors que des païens qui étaient étrangers à ce Dieu, reconnaissent Jésus mort et ressuscité comme son lieutenant sur terre ?

Du verset 30 on peut comprendre que les israélites ont été rebelles à Dieu en n'accueillant pas ce Jésus de Nazareth qu'Il avait envoyé pour renouveler son alliance. Les païens étaient autrefois rebelles à Dieu parce qu'ils ne le connaissaient pas, adorant d'autres dieux du panthéon grec, romain ou autres. Mais face à la rébellion des israélites, en réaction contre elle, Dieu a fait miséricorde, a montré sa mansuétude, a accueilli, a convoqué les païens, leur proposant de Le rejoindre. C'est ce que firent les romains destinataires de cette épître.

Le verset 31 veut établir une symétrie modifiée. Les païens, en tout cas certains parmi eux, sont venus à Dieu ; aussi Dieu face à la foi de ces païens, à cause de la miséricorde qu'Il leur a accordé, fera aussi miséricorde, manifestera son indulgence aux israélites les accueillant de nouveau dans son monde.

Plus exactement si le premier verbe recevoir la miséricorde est à l'indicatif car nous les païens l'avons déjà reçu, le second est au subjonctif, c'est plutôt un souhait de Paul que les israélites puissent se rapprocher de Jésus de Nazareth.

Le verset 32 veut faire la synthèse des deux précédents en donnant une justification théologique à l'existence de la rébellion et au partage de la miséricorde divine ; l'amour de Dieu accepte tous les humains et prend en charge tous les rebelles, quelles que soient leurs origines, ce qui Lui permettra de manifester à tous et toute sa miséricorde, sa sympathie.

Mais tout cela peut sembler assez incompréhensible comme le suggère la seconde moitié du verset 33.


À propos de l'évangile de Mathieu

Venons-en au texte de Mathieu. Il regroupe deux informations. La première, dans les versets 13 à 16 et 20 est communément appelée La confession de Pierre, la seconde est l'incise des versets 17 à 19 concernant le rôle de Pierre. La première se retrouve chez les autres évangélistes, la seconde est spécifique à Mathieu.

Contexte et acteurs

Mathieu place son histoire à Césarée de Philippe. C'est une ville que le tétrarque Philippe a fait construire dans la haute vallée du Jourdain en honneur de l'empereur César. Mais pourquoi Mathieu a jugé utile d'apporter cette précision géographique confirmée par Marc (8,27-29) dans le texte parallèle alors que Luc (9,18-21) ne localise pas cet échange mais précise que Jésus était seul avec ses disciples à l'écart de la foule.

C'est, pour moi, assez curieux alors que les épisodes précédents sont placés en Galilée et que Jésus va ensuite commencer son dernier voyage vers Jérusalem. Quel intérêt de partir de sa province natale vers le Nord pour aussitôt rebrousser chemin vers le Sud ? Ni Mathieu, ni les autres évangélistes ne sont des auteurs de guides touristiques et la Parole de Dieu n'a pas plus de sens racontée ici que là. Alors ?

Il me semble que si l'auteur précise cet endroit, c'est parce que c'est une ville où les israélites sont minoritaires, on y est en dehors de la sphère d'influence juive dans une capitale régionale de païens romains. La question de l'identité de Jésus est ici posée en dehors de la religion de Jésus, pourtant on va y parler de Dieu. Mais il ne s'agit pas d'un Dieu galiléen ou judéen, mais d'un Dieu pour tous, donc aussi pour nous. Pour parler de Dieu, de sa relation à Dieu, il faut souvent sortir de chez soi, de ses croyances, de ses certitudes ; c'est le rôle de la prédication de proposer un autre regard.

Une fois l'histoire localisée, regardons quels sont les personnages :

  1. Jésus bien sûr puisque c'est lui qui interroge,
  2. les disciples qui répondent, ou plutôt qui ne répondent pas,
  3. dont Pierre qui intervient en solo,
  4. mais aussi la foule interprétée par les disciples, enfin
  5. Dieu qualifié de père
  6. et les cieux qui sont un acteur important de la promesse de Jésus.

Confession de Pierre

Jésus interroge donc ses disciples en deux temps. Premièrement il leur fait faire une enquête d'opinion auprès des foules qui viennent de temps en temps écouter le maître. La première question est : selon les gens, le grec dit les anqrwpoi (anthropoï), les hommes et les femmes, pas seulement les hommes, qui est le fils d'anqrwpov (anthropos) ? Un grand nombre de traductions écrivent qui est le fils d'homme ?, mais de nouveau il ne s'agit pas de l'homme mâle (â-accent circonflexe) mais d'un représentant asexué de l'humanité.

Fils d'humanité serait une bonne traduction, mais la question que dit l'humanité sur le fils d'humanité serait trop vaste, Jésus ne demande pas ce que pense de lui les chinois, dont il ignorait l'existence ou les français, qui n'existaient pas encore comme nation. Il s'interroge sur l'opinion de celles et ceux qui l'ont déjà entendu et côtoyé.

Mathieu utilise souvent cette expression fils d'humain pour désigner Jésus, 28 fois dans cet évangile, dont 10 fois avant notre passage, expression toujours mise dans la bouche de Jésus pour s'auto-désigner. Il signifie ainsi fortement son appartenance à l'espèce humaine voulue et aimée par Dieu. C'est en tant que représentant parfait d'une humanité encore imparfaite qu'il agit en Palestine, qu'il enseigne … et qu'il interroge ses disciples.

Lesquels répondent … ou plutôt ne répondent pas ; le grec porte explicitement les disciples disent ; en fait ils parlent sans répondre à la vrai question de Jésus, ils ne se mouillent pas car, probablement, la question leur semblait dérangeante.

Selon eux on assimile Jésus à un prophète,

Et comme on est sûr de rien, on ajoute un autre des prophètes, eux qui ont rarement eu des vies heureuses et des morts paisibles. C'est donc une réponse mortifère qui ne laisse pas bien augurer de la suite du ministère de Jésus. C'est sans doute involontaire de la part des dixciples, mais l'avenir leur donnera finalement raison.

Notons au passage que l'assimilation de Jésus à un prophète et uniquement à un prophète met l'accent sur l'aspect invitation au changement personnel ; le coté enseignement et le volet thaumaturge de Jésus sont ici ignorés.

Devant cette réponse anonyme, Jésus insiste en reformulant sa question : vous, qui dites-vous que je suis ?. La question est personnelle et demande une réponse intime de chacun des disciples. Notons au passage que l'évangéliste utilise le mot vague les disciples et non pas le terme précis les Douze ; il ne s'agit pas de cibler les Douze qu'on nommera ensuite apôtres, mais d'interroger toutes celles et tous ceux qui se réclament de Jésus, eux, mais aussi vous et moi.

La réponse est : … pas de réponse ! Les disciples ne répondent pas. Que répondre ? Devant le silence embarrassé, enfin j'imagine, Simon répond, et là le grec utilise bien le verbe répondre alors que les disciples ne faisaient que dire, Simon répond : Toi, tu es le xristov (qristos en grec) ou le xay#$imf (mâchiah en hébreu), le fils du Dieu Vivant.

L'expression Fils de Dieu, n'est pas nouvelle dans cet évangile, Mathieu l'utilise en tout 10 fois, dont 5 fois avant ce chapitre et les disciples présents dans la barque avaient déjà dit au chapitre 13 Toi (Jésus) est vraiment fils de Dieu. Mais Jésus n'utilise jamais cette expression, Jésus ne se dit pas Fils de Dieu, et, sauf justement dans la barque et ici, elle est mise 8 fois dans la bouche des adversaires du Maître, de démons, de pharisiens ou du grand-prêtre. Si elle se limitait à fils de Dieu, l'intervention de Pierre ne serait pas une bonne réponse.

Ce qui est nouveau, c'est l'affirmation que fait Pierre en disant que Jésus est le Messie attendu par le peuple israélite, c'est-à-dire un libérateur, pour les uns politique, pour les autres spirituel, quelqu'un qui manifestera la Force (armée de Dieu) comme dans le premier verset du texte d'Esaïe lu tout à l'heure.

Vous avez noté le glissement entre le temps de Jésus où l'accent est mis sur Messie qui signifiait quelque chose et où l'expression Fils de Dieu est secondaire et aujourd'hui où on ne parle pas beaucoup du Messie et de ses nombreuses signification et où on se polarise sur fils de Dieu expression négative pour Mathieu !

Cependant à la fin de notre texte, au verset 20, Jésus interdira aux disciples de répandre cette information. La messianité de Jésus doit être connue des disciples, mais ce n'est pas un argument pour rassembler la foule ni un slogan pour que les gens soient invités à devenir des croyants.

Pierre, Roc, Rocher

Mais revenons à l'auteur de cette déclaration. Simon, simwn (Simôn'), est qualifié de Roc. Vous avez tout de suite compris Pierre parce que vous connaissez et utilisez le prénom Pierre, peut-être même vous ou un de vos fils s'appelle Pierre. Sauf qu'aucun juif, aucun galiléen, aucun grec, aucun romain ne s'appelait alors Pierre. Petrov (pétros) est un substantif commun, pas un prénom.

Simon ou Siméon est un prénom hébreu banal, NwOmy#$i (chîmon') ; d'ailleurs parmi les 12 apôtres dont Mathieu donne la liste en 10,2-4, il y a deux Simon et il a fallu leur donner un surnom pour les distinguer ; l'un fut nommé le Cananite, l'autre Pierre. Le premier, Cananite, ne provient pas du nom de la région ou du village de Cana et ne désigne pas un cananéen, mais d'un adjectif hébreu )n%fqa (qannâ') signifiant la Jalousie ; Dieu est jaloux, c'est-à-dire exclusif et veut l'exclusivité de l'adoration des humains. Luc dit de lui qu'il est un zélote, autrement dit un ultra nationaliste avec tendance à utiliser la force pour faire avancer ses idées.

Mais pourquoi l'autre Simon est-il appelé Pierre ? Les évangiles ne donnent aucune explication. Pour Mathieu il porte ce surnom dès sa première apparition avec André son frère (4,18). Par contre Marc (3,16) et Luc (6,34) prétendent que c'est Jésus qui l'a ainsi surnommé. De plus Jean (1,42) précise que Jésus l'a nommé en grec kefav (kéfas), en fait en araméen )payk@e (kêfa'), ce qui se traduit par petrov (pétros), une pierre.

Certains commentateurs prétendent que Pierre avait un caractère de cochon, un cœur de pierre ; d'autres disent qu'il avait un caractère emporté, tranchant comme un silex ; peut-être lui faisait-on confiance car il était solide comme une pierre, mais c'est quand même lui qui, après Juda, a dénoncé publiquement son amitié avec Jésus dans la cour du palais.

Quoi qui en soit, c'est ce Simon qui ose dire le premier qu'il reconnait le Christ en Jésus, après qu'il ait été cité toujours en premier dans la liste des Douze.

La double promesse

Ce qui lui vaut de recevoir une double promesse de Jésus :

  1. l'utiliser comme base de l'Église,
  2. lui donner les clefs du royaume.

Premièrement moi je te dis que tu es roc petrov (pétros), et sur cette roche petra (pétra) j'édifierai mon assemblée. Certaines traductions disent tu es pierre et sur cette pierre, mais le texte grec utilise deux mots différents, petrov (pétros) et petra (pétra), qui sont de même racine mais qui sont distincts. C'est pourquoi j'ai utilisé deux mots français distincts mais de même racine, roc et roche, le premier masculin, le second féminin, comme en grec.

J'édifierai mon ekklhsia (ekklêsia) assemblée ; on dit habituellement église, ce qui est juste théologiquement parlant, mais cela ne rend pas compte du sens qu'a le mot en grec. Le préfixe ek (ek) montre un mouvement hors de et le terme klhsia (klêsia) vient du verbe kalew (kaléô) qui signifie, entre autres, appeler. L'Église est constituée des croyants qui sont retirés hors de la foule anonyme au nom d'un appel de Jésus, ils sont assemblés, rassemblés, au nom de Jésus le Christ. Et ce rassemblement se fait sur la roche petra (pétra), sur la base de ce roc, sur ce fondement qu'est Pierre.

Secondement, Simon le Roc reçoit les clefs du royaume des cieux. C'est ce mot clef qui fait le lien avec le passage d'Esaïe ; comme Éliaquim' reçoit sur son épaule la clef de la maison de David, c'est-à-dire la clé du royaume terrestre, mais mythique, d'Israël, de même Simon le roc reçoit les clefs du royaume des cieux, du royaume de Dieu.

Éliaquim' avec cette clef allait pouvoir ouvrir (sous-entendu les portes du palais royal) et alors nul ne les fermerait, ou il allait choisir de les fermer et nul ne les ouvrirait. Ces portes du palais sont celles qui assurent la sécurité du bâtiment à celles et ceux qui y seraient accueillis, assemblés, rassemblés ; plus largement c'est le pouvoir d'intégrer quiconque dans le royaume, nous dirions accorder l'asile ou la nationalité.

Pierre avec cette clef va pouvoir faire entrer des personnes dans son Église ou refuser qui il veut. C'est en tout cas la compréhension de beaucoup et l'entrée dans l'Église terrestre vaudra automatiquement pour l'Église céleste en vertu de la seconde partie de la promesse.

Car Simon le Roc reçoit aussi la promesse que ce qu'il enchaînera sur la terre sera enchaîné dans les cieux, et ce qu'il désenchaînera sur la terre sera désenchaîné dans les cieux. Il obtient donc un pouvoir sur les cieux, sur ce que certains nomment le paradis, sur ce que le Second Testament appelle le royaume de Dieu. N'est-il pas curieux qu'un homme reçoive la promesse de pouvoir agir sur le royaume de Dieu ?

Auparavant, pourquoi n'ai-je pas écrit comme c'est l'habitude lier et délier ? Les verbes grecs sont respectivement dew (déô) et luw (luô) qu'il est tout à fait raisonnable de traduire par lier et délier. Aucun hellénophone ne peut ignore que luw (luô) veut dire délier, car c'est le verbe régulier par excellence qui sert aux élèves à ânonner leurs conjugaisons grecques, d'ailleurs assez compliquées. C'est l'équivalent scolaire de notre aimer, verbe de base des conjugaisons des verbes français du premier groupe. Aimer et luw (luô) délier sont ainsi mis en parallèle. Mais parallèle curieux, n'est-il pas ?

Quand j'ai préparé cette prédication, je me suis, moi aussi, livré à une enquête d'opinion sur lier et délier en demandant : Puisque ces deux verbes sont antagoniques, lequel est positif et lequel est négatif ? Donner un exemple ! L'échantillon était certes très réduit car limité à celle que je préfère, mais il m'a été répondu ce à quoi je m'attendais. D'ailleurs j'aurais envie de vous poser la même question … non je n'ai pas le temps.

Mon échantillon m'a dit : lier c'est lier par les liens du mariage, un mariage liant deux personnes sur cette terre les lie aussi aux cieux. Fort bien, mais le texte lu tout à l'heure place symétriquement les actions lier et délier, donc si lier se rapporte au mariage, délier se rapporte au divorce qu'il faut placer sur le même plan, donc on divorce pareillement qu'on se marie. Voilà qui doit faire de la paperasse là-haut et des kilomètres d'archives tenus par une foule d'anges fonctionnaires.

Or quand Jésus parle de mariage (19,6), il n'utilise pas les verbes lier et délier, mais les verbes unir suzeugnumi (suzeugnumi littéralement appairer-avec) et séparer xwrizw (qôrizô littéralement mettre de l'espace entre), verbes sans lien étymologique avec les précédents.

Lier, ce n'est pas aimer, se marier, même si certains parlent de chaînes de l'amour ou de se passer la corde au cou. Rappelez-vous la grammaire m'avait fait établir un parallèle entre délier et aimer, pas entre lier et aimer. Aimer l'autre, aimer son conjoint, ce n'est pas le ou la lier, se l'attacher, c'est au contraire la ou le délier, le ou la délivrer de sa solitude affective et sexuelle.

Si le bénéficiaire de la promesse de Jésus peut lier et qu'il ne s'agit pas de marier, s'il peut délier et que ce n'est pas divorcer, de quoi s'agit-il ? Moi je comprends, et je vous propose que dew (déô) lier signifie plutôt charger quelqu'un de liens, de chaînes et que luw (luô) délier signifie délivrer son prochain du poids des liens (superflus), des chaînes. C'est pourquoi j'ai traduit par enchaîner et déchaîner.

Cette compréhension du passage renvoie aux reproches que Jésus fait aux pharisiens qui chargeaient les israélites, qui chargent les croyants, de règles, de lois, des tp@f#$;mi (michpat), des wac;mi (mitsva) pour chaque jour qui apportent moult contraintes aux croyants. Par exemple en (23,4) Ils lient des charges lourdes, difficiles à porter, pour les mettre sur les épaules des gens, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. Tiens, tiens ! Ils lient, ici desmenw verbe dérivé du verbe dew (déô) de notre passage en passant par le substantif desmov qui signifie chaîne ou prison, mais d'où vient notre mot français démon. Lier quelqu'un c'est le charger de démons qui vont l'emprisonner dans des chaînes. Le démon biblique est un être liant un humain dans des contraintes, des règles insupportables qui l'empêchent d'agit librement.

Un peu plus loin dans ce chapitre (13) Jésus continue de vitupérer Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites ! Parce que vous fermez aux humains le royaume des cieux ; vous n'y entrez pas vous-mêmes, et vous n'y laissez pas entrer ceux qui le voudraient. Nous retrouvons deux thèmes de nos lectures de ce jour, le royaume des cieux de l'évangile et l'ouverture et la fermeture des portes d'Esaïe. Tout est lié … je veux dire tout cela est cohérent.

Au contraire luw (luô) délier signifie enlever les chaînes qui empêchent les humains de vivre librement leur relation entre eux et avec la Divinité. Jésus l'a dit un peu plus tôt dans cet évangile (11,30) Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger.

Marc (7,35) utilise le même verbe pour la guérison d'un sourd-muet : aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parla très bien. De même Luc (13,16) à propos d'une femme possédée d'un esprit qui la rendait infirme : Cette femme, qui est une fille d'Abraham, et que Satan liait dew (déô) depuis dix-huit ans, ne fallait-il pas la délivrer (en fait luw luô délier) de cette chaîne le jour du sabbat ?.

Pour Jésus, délier c'est guérir d'une maladie, c'est aussi délivrer d'un démon, notions bien séparées aujourd'hui mais confondues alors.

Le récipiendaire de la promesse

Mais qui est le récipiendaire de la double promesse ? C'est un sujet de dispute, de discorde entre les Églises chrétiennes, cela vaut donc le coup d'en préciser le contenu.

Les théologiens de l'Église Catholique Apostolique et Romaine disent que celui qui reçoit ce pouvoir est Pierre, le premier des apôtres, celui qui deviendra l'évêque de Rome et que ce pouvoir en tant qu'il est donné au chef de l'Église se transmet aux responsables suivants de cette Église, particulièrement aux papes qui se succèdent sur le trône de Pierre. Ce que décide le pape et ses affidés a valeur obligatoire sur cette terre et se répercute ipso facto dans le royaume de Dieu.

Cette conception permet de justifier par exemple la nomination de saints car les croyants et croyantes reconnus par l'autorité ecclésiastique comme exceptionnels, remarquables et liés ici-bas à Dieu aura effet au-delà et ces saints et saints seront accueillis par Dieu auprès de Lui. Ainsi Pierre et ses suivants indiquent à Dieu ce qu'il Lui faut faire en son Jugement dernier.

Elle justifie aussi les indulgences : le pape peut décider ici que telle personne pourra bénéficier de jours d'indulgences, c'est-à-dire de remises de peines, de jours de moins à passer au purgatoire avant d'entrer au paradis ; en effet ce qu'il décide sur terre sera effectif aux cieux. Du temps de Luther ces indulgences se monnayaient par une participation financière à la construction de la basilique Saint-Pierre, ce qui l'a révolté ; aujourd'hui, c'est la participation à un pèlerinage ou l'assistance à certaines célébrations qui sont mis en valeur.

Elle permet de décider qui est dans l'Église de Dieu et qui ne l'est pas. Ces Pierres déterminent qui les frontières du croire, qui est chrétien et qui est hérétique puisque c'est sur eux qu'est bâtie l'Église. Plus grave, l'excommunication de l'Église terrestre vaut exclusion de l'Église céleste, donc du royaume de Dieu puisqu'il y a continuité entre les deux.

Cette théologie maximaliste est inacceptable à un protestant. Dieu est seul maître de ses décisions et le salut ne s'obtient pas par des œuvres, fussent-elles louables.

Luther a réinterprété ce passage en reconnaissant que Jésus avait donné un pouvoir à Pierre parce qu'il était le premier de ses compagnons, que c'est autour de lui que s'est constituée la première Église, celle de Jérusalem, mais que ce rôle a été donné à lui comme personne unique et que cette faculté s'était éteinte avec la mort de l'apôtre. Luther reconnait une capacité pour un humain de prendre des décisions pour les cieux, mais la limite dans l'espace et le temps. Désormais elle serait obsolète.

Cette théologie minimaliste diminue considérablement la portée des évangiles. Si certaines paroles de Jésus étaient contingentes à un homme et à une époque, pourquoi pas d'autres ? Quand Jésus dit prenez et mangez, ou là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu de vous ou quand vous priez, dites Notre Père, … était-ce seulement pour le petit groupe de 12 personnes autour de l'an 30 de l'ère commune ou est-ce aussi pour nous aujourd'hui ? Ce que Jésus disait seulement aux douze est-il aussi valable pour nous ? Ce qu'il disait à Pierre nous concerne-t-il à Die au 21ème siècle ?

Si Mathieu place ce parallèle entre la terre et le ciel dans la réponse donnée dans le cadre de l'enquête d'opinion, ce ne peut pas être par hasard. La double promesse n'est pas donnée à Pierre, mais à Pierre qui vient de confesser, c'est-à-dire d'affirmer que Jésus est le Christ. Autrement dit, je vous propose que de comprendre que la déclaration n'est pas faite à Pierre, l'un, peut-être le premier, des apôtres, mais à celui qui a compris que Jésus est le Messie attendu par les croyants. Je dis qu'elle n'a pas été faite (dans le passé) à une personne, mais qu'elle est faite (au présent) à chacun et à chacune qui confesse que Jésus est le Seigneur, peut-être, probablement à vous aussi qui attendez ici patiemment la fin du culte.

Mathieu éclaire lui-même cette déclaration à Pierre par un autre passage situé cinq chapitres plus loin, Jésus parle aux disciples qui le questionnent (18,1) et leur déclare Amen, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. C'est exactement la même formule que dans le passage de ce jour, sauf que le récipiendaire de la promesse est vous, les disciples, et non plus tu, Pierre le Roc.

Un Pouvoir

Tout à l'heure, j'ai utilisé l'expression pouvoir pour parler de l'effet au ciel de ce qui est fait sur terre, pouvoir décider sur terre ce que qui sera (est ?) au ciel. Mais ce terme est-il approprié ? Est-ce que Jésus vous a donné à tous un pouvoir ?

Je pense que ce vocable habituel de pouvoir est trompeur. Il me semble que j'ai montré une mauvaise compréhension de l'esprit de la Bible qui est due à la différence de sémantique et de culture entre le monde occidental judiciarisé et le monde sémitique symbolique. On rencontre la même difficulté de pensée quand on cherche à comprendre les premiers chapitres de la Genèse.

Vous avez lu que Dieu a dit à la femme (selon Genèse 3,16) Je multiplierai la peine de tes grossesses. C'est dans la peine que tu mettras des fils au monde. Ton désir se portera vers ton mari, et lui, il te dominera., puis à Adam' (19) Tu mangeras le pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.

Certains disent qu'il s'agit d'une punition après une prétendue faute d'un soi-disant premier couple. Moi, je pense qu'il s'agit d'un constat : l'être humain nait, autrefois dans les grandes douleurs de sa mère, travaille durement puis meurt. Ce sont des faits inséparables de la condition humaine, il nous faut apprendre à faire avec ; la Parole de Dieu qu'on décrypte dans la Bible peut nous aider à y faire face.

De même, il nous faut comprendre que ce que nous faisons sur terre non seulement a des conséquences sur la terre, aussi a des répercutions au ciel, c'est-à-dire dans le monde de Dieu. Ce qui se passe ici chez les humains a des conséquences chez Dieu !

Si, volontairement ou involontairement, nous nous chargeons de chaînes en nous imposant des règles lourdes et culpabilisantes, nous serons, nous sommes, lourds et coupabilisé(e)s dans le monde de Dieu. Si nous enchaînons notre prochain par des obligations de productivité de rendement financier de notre contrat d'assurance-vie ou par une interdiction de venir travailler chez nous, notre prochain sera englué par son faible niveau de vie et par son absence d'avenir dans le monde de Dieu.

A contrario, si nous nous délions des chaînes des dieux profit et sécuritarisme, nous serons délié(e)s de nos difficultés à entrer dans le monde de Dieu. Si nous délions notre prochain de notre méfiance et du poids de ses dettes, il vivra en confiance et sera libre d'aimer dans le monde de Dieu.

Nous n'avons pas de pouvoir sur Dieu ; dans son système, Dieu vibre de nos vibrations, bonnes ou mauvaises, qui se déroulent dans notre monde. C'est aussi cela le mystère de l'incarnation, Dieu est solidaire de nos vies, il porte nos chaînes quand nous portons des chaînes, il est soulagé quand nous délions les chaînes de notre prochain.

Et si vous ne comprenez pas bien ce texte malgré mes propositions, d'une part vous pouvez apporter votre autre réponse personnelle car tous les protestants sont des théologiens, d'autre part vous pouvez vous consoler en relisant le verset 33 de la lettre de Paul lue tout à l'heure : Ô Dieu que Tes Écritures sont parfois inexplicables et les raisonnements de Tes prédicateurs souvent intraçables !


En Guise de conclusion

Frères et sœurs, en résumé, vous êtes destinataire de ces versets :

Ma question, votre problème est que faisons-nous de ce don ?

Frères et sœurs, le monde de Dieu, ce que les Écritures appellent le royaume de Dieu est déjà parmi nous, nous en avons les clefs de compréhension, entrons et enlevons les chaînes qui pèsent sur nous et sur nos prochains, les hommes et les femmes de ce monde-ci.

Amen !


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Date de création : 21 août 2011.
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