Prenez et mangez

Prenez et buvez

Ce texte est une version allongée d'une prédication donnée le 6 mars 2011 au Temple de Die (Drôme) de l'Église Réformée de France. Dans cette Église, on célèbre la Sainte-Cène le premier dimanche de chaque mois ; comme c'était mon premier culte avec Sainte-Cène dans cette Église, j'ai axé l'ensemble du culte (liturgie, lectures, prédication) sur une signification possible aux paroles de l'institution et au sens donné à ce sacrement.

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Sommaire

Les textes bibliques

Premier paragraphe du chapitre.


Genèse 2,4.7-9.19-20a

4 Voilà l'engendrement du ciel et de la terre, quand ils furent créés, au jour où le SEIGNEUR Dieu fit la terre et le ciel, … 7 Le SEIGNEUR Dieu façonna l'humain de la poussière de la terre : il insuffla dans ses narines une haleine de vie, et l'humain devint un être de vie.

8 Le SEIGNEUR Dieu planta un jardin en Éden, du côté de l'est, et il y mit l'humain qu'il avait façonné. 9 Le SEIGNEUR Dieu fit pousser de la terre toutes sortes d'arbres agréables à voir et bons pour la nourriture, ainsi que l'arbre de vie au milieu du jardin, et l'arbre de la connaissance du bonheur et du malheur.

19 Le SEIGNEUR Dieu façonna de la terre tous les (animaux) de vie de la campagne et tous les oiseaux du ciel. Il les amena vers l'humain pour voir comment il les appellerait, afin que tout être de vie porte le nom dont l'humain l'appellerait.

20 L'humain appela de leurs noms toutes les bêtes, les oiseaux du ciel et tous les (animaux) de vie de la campagne.


1 Corinthiens 11,23-29

23 Car moi, j'ai reçu de la part du Seigneur ce que je vous ai transmis :

Le Seigneur Jésus, dans la nuit où il allait être livré, prit du pain : 24 après avoir rendu grâce, il partagea et dit : Ceci c'est mon corps, qui (est) pour vous : faites ceci en mémoire de moi.

25 De même au moment de la coupe après le dîner, en disant : Ceci, la coupe, c'est l'alliance nouvelle en mon sang : faites ceci en mémoire de moi, toutes les fois que vous boirez.

26 Car toutes les fois que vous mangez ceci (le) pain et que vous buvez ceci (la) coupe, c'est la mort du Seigneur que vous annoncez, jusqu'à ce qu'il vienne. 27 C'est pourquoi celui qui mange le pain ou boit la coupe du Seigneur indignement sera coupable envers le corps et le sang du Seigneur.

28 Que chacun s'examine plutôt lui-même, et qu'ainsi il mange du pain et boive de la coupe : 29 car celui qui mange et boit sans discerner le corps mange et boit un jugement contre lui-même.


Luc 22,14-20

14 Quand l'heure fut venue, (Jésus) s'allongea à table, et les apôtres avec lui. 15 Il leur dit : J'ai vivement désiré manger cette Pâque avec vous, avant de souffrir, 16 car, je vous le dis, je ne la mangerai plus jusqu'à ce qu'elle soit accomplie dans le règne de Dieu.

17 Il reçut une coupe, rendit grâce et dit : Prenez ceci et faites circuler entre vous : 18 car, je vous le dis, je ne boirai plus désormais du produit de la vigne jusqu'à ce que vienne le règne de Dieu.

19 Puis il prit du pain : après avoir rendu grâce, il partagea et leur donna en disant : Ceci c'est mon corps, qui est donné pour vous : faites ceci en mémoire de moi.

20 De même au moment de la coupe, après le dîner, en disant : Ceci, la coupe, (est) l'alliance nouvelle en mon sang, qui est répandu pour vous.


La prédication

Frères et sœurs,


Sacrement de l'union et de la désunion

Le thème de cette prédication s'énonce simplement : Ceci est mon corps, Ceci est mon sang, double proposition à laquelle il faut ajouter d'une part prenez, mangez et d'autre part faites ceci en mémoire de moi.

Ces affirmations fondent un sacrement que les réformés nomment Saint-Cène et les catholiques Saint-Sacrement ou maintenant Eucharistie. Ce sacrement est pour toutes les confessions chrétiennes le sacrement de l'assemblée des croyants alors que le baptême est le sacrement de la personne chrétienne.

Mais vous le savez, ce sacrement de l'unité de l'assemblée rassemblée est dans les faits le sacrement de la séparation des chrétiens puisque l'Église Catholique et les Églises Orthodoxes refusent officiellement la participation des protestants pour notre manque de foi en la présence réelle du Christ dans les espèces et demandent à leurs fidèles de ne pas prendre le pain et le vin dont nous dévaloriserions le sens.

Pourtant nous sommes appelés à nous rencontrer, et pas seulement lors de la semaine de l'unité en janvier, et donc à échanger. De plus, il est possible que nous n'ayons pas ici entre nous la même compréhension de ce que nous allons faire ensemble dans un quart d'heure. Aussi, comment formulerions-nous notre foi en ce geste, comment définirions-nous ce signe visible d'une réalité invisible, selon la formule d'Augustin d'Hippone ?


Un repas avec Jésus

Les deux premières affirmations n'utilisent que 2 couples de 4 mots, en fait seulement 5 mots : ceci, est, mon, corps et sang. La prédication devrait donc être simple et rapide. Sauf que … Que recouvre ceci, que signifie est, qu'est un corps, que représente le sang et qui est mon ?

Commençons par ce qui est le plus simple … par le dernier mot des deux phrases grecques, par mon. En fait, l'adjectif possessif étant peu utilisé en grec à la première personne, il est écrit le corps de moi, le sang de moi : de moi, c'est une tournure sémitique héritée de l'araméen parlé par Jésus et de l'hébreu. Le locuteur de ces phrases est clairement Jésus.

En effet Jésus de Nazareth partage un repas avec ses amis. Nous savons et il savait que c'était son dernier repas de sa vie d'homme. C'est un vrai repas, avec entrée, plat, fromage et dessert, enfin j'imagine, pas un ersatz de repas comme celui que nous allons partager avec un petit morceau de pain et une petite lapée de jus de la vigne.

Les premiers chrétiens partageaient un repas complet, un repas festif, peut-être le seul de la semaine avec de la viande : nous le voyons dans la première lettre aux Corinthiens (chapitre 10) et dans la Didachè, un texte d'instructions aux communautés de la fin du premier siècle de l'ère chrétienne. Mais comme cela posait des problèmes d'organisation on a simplifié ce repas au maximum quand les assemblées devinrent nombreuses et institutionnelles.

Luc indique même que Jésus s'allongeât à table : vous le savez sans doute, les romains étaient allongés sur des sortes de divans disposés le plus souvent en U autour d'une table basse où étaient apportés et disposés les mets du repas. Cet élément de la culture romaine avait été intégré par les élites juive, notamment dans les grandes villes. Mais il reste possible que Luc "a inventé" cette disposition pour être mieux compris de ses lecteurs romains.

C'est pourquoi les bancs de notre assemblée sont aujourd'hui disposés en U. Les autres sources ne donnent pas cette précision.

Selon Mathieu (verset 20) et (verset 17), les participants étaient les Douze : tandis que Luc indique apôtres (verset 14), terme qui désigne aussi le groupe élargi au-delà du premier cercle des Douze. Cette remarque semble être peu significative, mais il importe au contraire de savoir si Jésus demande de refaire son geste à un groupe restreint des apôtres dont sont mythiquement héritiers les évêques et par extension les prêtres catholiques, ou si Jésus délègue ce geste à un groupe plus large donc à nous tous les chrétiens.

Les catholiques s'approprient la tradition de Marc et Mathieu, les réformés penchent clairement pour Luc, les luthériens oscillent entre les deux suivant leurs pays.


Est

Reprenons nos textes bibliques avec le verbe est. D'une manière générale le verbe être n'est pas obligatoire en grec. On peut dire ceci chien à moi et tout le monde comprend comme si j'avais dit c'est mon chien : de même en araméen, langue dans laquelle Jésus s'exprimait, le verbe être est normalement omis. Mais ici toutes les traditions racontant cette Cène (c-è-n-e et s-c-è-n-e) ont explicitement un verbe estin être à la troisième personne du singulier à l'indicatif présent.

Il ne faut pas entendre Ceci est mon corps d'une façon banale, il faut renforcer le verbe, c'est pourquoi le lecteur a lu ceci c'est mon corps. J'aurais presque pu traduire par existe ou représente, mais on m'aurait peut-être reproché une traduction trop personnelle et le grec est un peu moins emphatique que ça.

Gardons en tête une insistance sur l'identité entre ceci et mon corps ou mon sang. Mais avant de parler de corps et de sang, je vous propose un détour par le temps d'après la résurrection des morts quand vous serez alors dans l'éternité.


Corps et âme ou Corps, vie et esprit

J'imagine que vous espérez qu'alors vous pourrez discuter avec le Christ de tout ce qui vous a interrogé ou tracassé durant votre vie terrestre. Et Lui avec tendresse il prendra le temps de vous répondre avec patience, comme avec tous ceux et toutes celles qui l'auront déjà rencontré, qui le rencontrent déjà

Vous lui parlerez peut-être des difficultés des hommes et des femmes à être sur terre à la fois humain et divin, vous lui parlerez des tensions entre le corps et l'âme comme l'ont exprimé Paul et surtout les Pères de l'Église.

Et le Christ sera bien étonné d'apprendre que Jésus avait un corps et une âme … Parce que penser l'être humain comme corps et âme, cela relève de la philosophie grecque, pas de la pensée sémitique, or Jésus était un sémite, un juif imprégné de la Torah, de la Bible. C'est pourquoi j'ai fait lire un extrait du mythe le plus ancien sur la création du Monde. Vous l'avez sur vos feuilles.

Corps

Dans le chapitre 2 de la Genèse, vous l'avez entendu et vous pouvez le relire, Dieu crée d'abord Adam' au verset 7, puis les végétaux au verset 8, enfin les animaux et les oiseaux au verset 19. Plus exactement, Il façonne l'humain et les animaux de la même manière, en pétrissant la poussière ou en modelant l'argile comme un potier fabrique une assiette ou une coupe, mais Il fait pousser les végétaux. Les verbes utilisés sont différents (faire pousser et façonner), montrant ainsi que les auteurs ont voulu dire que le règne végétal n'est pas de la même nature que le règne animal, mais que, dans une première intention, l'humain fait partie du monde animal.

Les végétaux ont une apparence, un volume, on peut les voir et ils sont agréables à voir (verset 9) : on peut les saisir et même les manger puisqu'ils sont bons pour la nourriture (toujours verset 9). L'hébreu dit qu'ils ont un rsaba, (basar) mot traduit en grec par swma (soma) et en français par corps. Et si le blé comme végétal a un corps, le pain dont il est issu et qui est sur cette table a aussi un corps, comme vous et comme une pierre. Mais l'eau n'a pas de forme propre et n'a pas de corps, ni l'air qu'on ne peut pas prendre même si on peut le sentir sur la peau par grand vent et même s'il peut faire tourner des éoliennes et le moulin du meunier.

Âme

Nous avons vu que l'humain et les animaux ont été façonnés de la même manière, nous lisons aussi qu'ils sont tous deux des êtres de vie, en fin de verset 7 pour l'humain, et dans le dernier tiers du verset 19 pour les animaux. J'ai mis le substantif être pour ne pas heurter lors de la lecture, mais l'hébreu est #$pene (nefech) qui est traduit en grec par yuxh (psychè), en latin par anima puis en français par … âme. Car les animaux et les humains partagent la nature d'avoir été doté par Dieu d'une âme. Animal et Âme sont de même racine.

En utilisant la même expression âme de vie, les auteurs bibliques ont renforcé la nature commune des humains et des animaux Cela peut expliquer que certains humains ont un comportement animal, que l'homme puisse être un loup pour l'homme et que DELCO mon chien soit parfois aussi expressif et affectueux qu'un humain, … même si je préfère l'amitié des hommes et des femmes.

Qu'ont donc en commun l'humain et l'animal que n'ont pas les végétaux ? Visiblement les premiers sont animés, adjectif de la même racine, ils peuvent se mouvoir : pas les végétaux. Vous me direz qu'il y a dans le désert des buissons d'épineux qui se déplacent, mais c'est au gré du vent alors que nous nous déplaçons volontairement.

La volonté est une caractéristique extérieure des êtres animés, de vous, de moi et des animaux. Mais qu'est ce qui fait que nous soyons animés d'une âme et d'une capacité à nous mouvoir ? Dans la symbolique sémitique, notre caractéristique interne commune est le fait d'avoir un système sanguin. Le sang c'est la vie dit un slogan incitant au don du sang en faveur des opérés. Le sang jaillit d'une blessure importante, il pulse d'une artère béante. Nous savons que c'est parce que le cœur se contracte régulièrement et poussant le sang par saccades, mais les anciens imaginaient que le sang avait par lui-même une capacité de mouvement.

Le sang visible en certaines grandes occasions est le vecteur de l'âme dont Dieu a doté les animaux et les humains selon le chapitre 2 de la Genèse. Ce sang, comme l'eau n'a pas de forme spécifique, comme tous les liquides il n'a pas de corps. Il est le second élément, l'âme, la vie.

Esprit

Mais qu'est-ce qui distingue l'humain de l'animal, qu'est-ce qui fait que nous ne soyons pas un animal comme les autres, qu'est-ce qui justifie le fait que nous nous considérons comme une espèce supérieure aux autres ?

Les auteurs bibliques l'indiquent dans la seconde moitié du verset 7 : Dieu insuffla dans ses narines une haleine de vie. Ce n'est pas vie qui est important puisqu'un arbre est aussi de vie et les animaux sont de vie, c'est haleine.

Dieu, le potier, transforme sa forme d'argile en humain en lui faisant un bouche-à-bouche, ce qu'il ne fait pas pour les animaux, encore moins pour les végétaux. Par ce geste il emplit l'humain de son haleine, il lui insuffle son souffle hmf#$an; (nechamah) : ce n'est pas le vent xw%r (ruah) de Dieu qui plane sur les eaux au second verset de la Bible, c'est un synonyme, mais en plus calme car Dieu est tendre avec l'humain à qui Il souffle l'humanité.

La spécificité de l'humain est d'avoir reçu le souffle de Dieu en plus d'avoir un corps et une âme.

En résumé, le corps est ce qui me permet d'exister, de vivre : l'âme est la source de la volonté et de la capacité de se mouvoir : l'esprit est ce qui me rend spirituel et capable de la relation avec Dieu. Cette conception trinitaire de l'être humain est celle de Paul (première lettre de Paul aux Thessaloniciens 5,23) : Que le Dieu de paix lui-même vous sanctifie totalement, et que votre esprit, votre âme et votre corps soient parfaitement gardés pour être irréprochables lors de la venue de notre Seigneur Jésus Christ.

Mais quel rapport avec la Sainte-Cène ? C'est le moment de revenir aux autres textes.


Corps

Ceci est corps de moi. J'ai parlé de de moi et est, passons à corps. Dans ma digression sur le texte de Genèse 2, j'ai voulu rappeler que votre corps est d'abord ce qui permet aux autres de vous rencontrer, de vous serrer la main, éventuellement de vous embrasser.

ceci que nous laisse Jésus lors de ce dernier repas, c'est ce qui permet un peu moins de 2 000 ans après la fin de sa vie terrestre d'expérimenter sa présence au-delà de sa mort. La méditation des évangiles nous permet de connaître son enseignement et ses actes, la prière rend possible une sorte de dialogue avec le Christ, certains mystiques, il est vrai rarement des protestants, disent rencontrer le Christ ressuscité. Ici les textes nous proposent une rencontre sensible à travers un corps. Le corps n'est pas qu'une apparence emprisonnant et cachant une âme intérieure, il est la réalité indispensable qui permet d'approcher un objet, un animal, une personne.

Mais qu'est-ce qu'un corps quand ce n'est pas un tronc, une tête et quatre membres ? Qu'est-ce qu'est un corps mis en parallèle avec du pain.

En Mathématique ensembliste, un corps est un ensemble doté de deux opérations commutatives, distributives et ayant un élément inverse pour chacun de ses éléments. L'ensemble des réels est un corps doté des opérations addition et multiplication. Mais je crois que cela nous éloigne du sujet.

En géographie Corps est une petite ville surplombant le Drac au-delà du Trièves, mais je crois que le dernier repas de Jésus ne s'est pas déroulé en Isère de l'autre coté du Col de Menée.

En sociologie, un corps est un groupe de personnes ayant des affinités fortes : par exemple dans la fonction publique d'État, un corps regroupe les fonctionnaires de même statut. On parle du corps des professeurs d'université, du corps des agrégés, du corps des ingénieurs des mines, le corps des inspecteurs des finances, etc. … On est embauché, promu, muté à l'intérieur de son corps d'origine, d'où on part en retraite. C'est un lieu de solidarité, parfois excessive, une occasion de rencontres durables.

C'est ce qu'indique Paul dans la même lettre aux Corinthiens au chapitre 10 précédent, verset 17 : puisqu'il y a un seul pain, nous sommes un seul corps. En partageant le pain de la Cène, nous sommes invités à nous constituer en corps. Non pas un corps fermé sur lui-même, ce serait une secte, mais un corps social structuré sur les deux opérations commutatives, inversables et distributives : l'accueil et le soutien en interne, la fraternité et la solidarité à l'externe. Ce corps devra, à terme, inclure tous les humains nos frères et sœurs.


Sang

Passons au mot sang. Qu'évoque-t-il pour nos contemporains et s'agit-il du même concept dans le mémorial demandé par Jésus ? … Clairement le sang renvoie à la mort. Cependant, quand le sang circule l'embryon devient fœtus, mais quand le sang devient immobile, le corps est sans vie (s-a-n-s ou non plus s-a-n-g).

Quand le sang est visible, c'est qu'il y a blessure et si le sang gicle, il y a un risque de mort rapide sauf à faire un garrot, mais le maintenir serré trop longtemps conduit aussi à la mort. Quand on pense aux sacrifices de l'Ancien Testament, on pense au sang qui coule de tous les autels situés dans la cour du temple de Jérusalem et aux animaux qui sont sacrifiés et qui meurent, disait-on, pour Dieu.

Dans ce sens courant, le vin qui renvoie au sang du Christ conduit à une conception sacrificielle de la mort du Christ sacrifié pour nos péchés par ou à un Dieu en rachat des péchés. Conception qui conduit au rejet absolu de la foi chrétienne par nos contemporains éloignés de nous et qui refusent un Dieu sadique qui exige une vie, en plus celle de son fils, pour satisfaire son courroux, finalement sa haine du genre humain.

Mais le croyant du Premier Testament, comme l'était Jésus, ne pense pas mort quand il entend sang. Je l'ai explique tout à l'heure le sang c'est la vie. Offrir son sang, car l'animal offre son sang sur l'autel du Temple, c'est offrir la vie, sa vie, c'est la remettre à Dieu qui en est à l'origine.

Ce n'était pas forcément clair pour les apôtres puisque Jésus fournit un éclaircissement. Pour le pain qui renvoie au corps, les textes lus ne donnent pas d'explication, mais pour le vin, plus exactement la coupe, qui renvoie au sang, on lit une apposition. Au milieu du verset 25 de 1ère Corinthiens 11, comme dans la seconde partie du verset 20 de Luc 22, vous lisez avec moi l'alliance nouvelle en mon sang.

On ne fait pas une alliance dans la mort, mais une alliance pour la vie. Pour sceller une alliance entre leurs peuples, certains chess amérindiens s'entaillaient légèrement le bras pour faire couler leur sang et chacun buvait le sang de l'autre. Chacun offrait à l'autre un peu de sa vie pour fortifier son nouvel allié. Rassurez-vous, ce n'est pas le rite que je vous propose de refaire, il n'y a aucun couteau sur la table de la Sainte-Cène.

La coupe de vin nous invite à faire alliance avec Dieu pour nous conduire à la vie et emmener avec nous tous les humains nos frères et sœurs.


Ceci

Reste le dernier mot ceci. Et là les choses se gâtent, car ceci est une pierre d'achoppement. Ceci, en grec touto est un mot répété de nombreuses fois dans nos deux textes. Les traditions catholiques, orthodoxes et luthériennes affirment que ceci désigne le pain et le vin. Ainsi le pain est le corps du Christ et le vin est le sang du Christ : durablement pour les catholiques et les orthodoxes, temporairement pour les luthériens. Mais que disent ces textes ?

Dans la première lettre de Paul aux Corinthiens, le premier ceci est en 24b Ceci est mon corps : le plus simple serait de comprendre ce pain est mon corps. Or si on sait que Jésus prit du pain (en 23b), si le verset suivant indique ce que fait Jésus, il rompit (verset 24a), mais curieusement on ne sait pas quoi, il n'est pas écrit il le rompit alors que le complément d'objet direct est indispensable en grec comme en français. De même en Luc, verset 23, il prit du pain … il rompit et leur donna, pas de ceci, pas de complément d'objet direct le touto malgré ce qu'écrivent la plupart des traductions. Je n'affirme pas, mais je crois que le pronom a été omis pour ne pas faire confusion avec celui qui suit ceci est mon corps. Ainsi ceci ne serait pas ce que Jésus a rompu.

D'ailleurs la fin du verset 24 indique faites-ceci en mémoire de moi, ceci c'est bien le touto du milieu du verset. Si c'était le pain, il faudrait comprendre faites du pain en mémoire de moi. Faut-il être boulanger pour être disciple du Christ ?

L'occurrence suivante de touto est au milieu du verset suivant (24b) ceci, la coupe, est l'alliance. On pourrait traduire cette coupe, mais cela ne mettrait pas en évidence l'utilisation du même mot ceci. Certains traduisent ceci est la coupe, l'alliance, mais ils déplacent le verbe être qui est présent dans le texte grec. Il faut lire ceci, virgule, la coupe, virgule, est l'alliance : je vous propose d'entendre ceci est l'alliance rendue symbolisée par la coupe.

Notez qu'il ne s'agit pas du vin mais de la coupe, au sens strict pas du contenu, symbole de la vie, mais le contenant. De même en Luc, (22,17) Jésus reçut une coupe, il reçut, pas il prit, il reçut sa Vie, il ne la pas prise, et dit Prenez ceci. Les apôtres, et nous à leur suite, ne prennent pas le signe de la vie de Jésus, mais seulement la forme qui la contient et qui permet de la faire passer au sein de l'assemblée.

La suite du verset de Paul (25c) reprend faites-ceci en mémoire de moi, ceci toujours le même touto. Si ceci est la coupe faut-il être potier pour être chrétien : si ceci est le vin, faut-il être vigneron pour être croyant ? Remarquez que dans le Diois c'est relativement plus facile d'être vigneron que potier ou boulanger. La phrase continue faites-ceci en mémoire de moi toutes les fois que vous boirez, c'est quand même compliqué de tourner le tour du potier ou presser le raisin en même temps qu'on boit et même à chaque fois qu'on boit une coupe au repas.

Qu'est donc ceci ? A la suite de beaucoup de théologiens réformés, je crois que ceci est le repas lui-même, pas la nourriture du repas. Plus exactement ceci est le partage du pain et du produit de la vigne. Faites ceci en partageant une nourriture matérielle qui fortifie nos corps : aussi faites ceci en partageant la nourriture spirituelle de la lecture de la Bible et de la Prédication qui fortifie notre esprit. C'est ainsi que nous manifestons la présence véritable de Christ au milieu de l'assemblée. Car là où deux ou trois sont rassemblés pour mon nom, je suis au milieu d'eux (Matthieu 18,20).


Esprit

Je vous ai expliqué corps et sang, mais me diriez-vous si je vous laissais parler au cours du culte et si vous m'avez un peu entendu, où est l'esprit ? Où est le troisième élément qui fait l'humanité et quel est le signe qui le rend visible comme le pain et le vin le font pour le corps et la vie ?

Et bien le troisième élément ne manque pas, c'est même le premier dans nos récits. L'Esprit de Dieu qui différencie l'humain de l'animal en le rendant capable de communiquer avec Dieu, c'est l'auteur de ces actes, c'est Jésus de Nazareth qui sera appelé à être Christ car il est la Parole de Dieu. Car l'Esprit de Dieu plane sur ce pain solide et ce fruit de la vigne liquide pour nous permettre de signifier ensemble notre appartenance à l'humanité en rendant grâce à Dieu.


En conclusion

Frères et sœurs, le pain que nous allons partager est le symbole du corps de Jésus, cet homme de la Galilée, qui a été présent parmi nous il y a deux millénaires : le fruit de la vigne que nous allons boire ensemble est le symbole du sang du Christ, de sa vie qu'il a passé en enseignant et guérissant ses contemporains. Le partage au sein de l'assemblée, qui préfigure le partage entre toute l'humanité, est ce qui manifeste l'Esprit du fils de Dieu, donc l'Esprit de Dieu, ce qui nous rend proche de Dieu source de Tout.

Puisse cette conviction réformée animer notre culte et nourrir notre vie.


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Date de création : 2 mars 2011.
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