Histoire de clefs

Afficher le sommaire de la section Politique

De l'utilisation des symboles dans la résolution de la question des réfugiés entre Israël et la Palestine

Sommaire

Les réfugiés

La question des réfugiés est une pierre majeure d'achoppement dans les relations entre Israël et la Palestine. La demande officielle palestinienne est la reconnaissance d'un droit au retour des (descendants des) réfugiés de 1948, c'est-à-dire au retour dans les terres actuellement dans l'état d'Israël. La réponse officielle israélienne est un refus définitif car cela conduirait à installer une majorité d'arabes dans le pays qui alors perdrait son caractère juif.

Désaccord définitif conduisant à alimenter un conflit promis à l'absence prévisible de fin.

Peut-être faut-il sortir des chemins habituels de la diplomatie, des discussions sans fin autour de l'échange terre contre paix qui laisse de coté les réfugiés et leurs revendications latentes depuis plus de cinquante ans.

N'est-il pas temps de déplacer le problème pour le résoudre, de le regarder sous un autre angle pour l'affronter avec quelques chances de succès ?


La clef

La clef, symbole de l'ancienne maison confisquéeCeux qui ont rencontré chez eux des réfugiés de 1948, peuvent souvent raconter une histoire de clef. Rapidement le Palestinien visité rentre dans sa chambre, fouille son coffre et en ramène une clef, souvent une belle et grosse clef ouvragée. Parfois même cette clef trône accrochée au mur de la salle à manger. On vous explique que c'est la clef de la maison de là-bas, celle qui ouvrait l'habitation de famille, la si belle qui trônait au milieu des oliviers de la plaine côtière ou celle en haut de la colline qui dominait le village de Galilée.

Et l'interlocuteur de dire qu'il veut retourner chez lui, dans ses terres, qu'il faut chasser les juifs qui l'ont expulsé de chez lui et qu'ainsi il recouvrera son bien. Pauvre homme qui le plus souvent fait sembler d'ignorer que son village a été détruit il y a longtemps ou que sa maison est depuis habitée par d'autres, des gens arrivés il y a peu et qui ne sont personnellement pour rien dans son bannissement. Brave homme qui n'a pourtant pas connu cette terre puisque c'est son grand-père qui a fui, contraint et forcé, et que ce qu'il sait de cette demeure lui a été raconté par les femmes à la veillée.

Cette clef est le symbole du passé qui renvoie perpétuellement à un désir de vengeance et de retour, du non-sens d'un passé qui emprisonne le présent et qui bloque le futur.


Un homme rencontré à Bethléem

Camp de El Amani dans RamalahEn mars 2002, j'étais en Palestine avec un groupe de l'Église Réformée de France. Visitant un "camp" de réfugiés des alentours de Bethléem, nous avons discuté au hasard avec un homme sur le pas de la cour de sa maison. Rapidement, il nous a parlé du droit au retour, nous racontant cette histoire de clef si commune. Il n'avait jamais pu aller "chez lui" mais nous disait combien il voulait y retourner.

L'un d'entre nous lui a alors demandé ce qu'il pourrait y faire, alors que sa maison, si elle existait encore était certainement occupée par une famille russe ou yéménite, ou falasha (éthiopienne), par un pauvre gars immigré ou amené récemment à qui on avait donné ou loué cette maison et qui ne savait rien de son histoire.

L'homme a alors réfléchi, puis a dit, toujours en anglais, qu'il voulait voir le berceau de sa famille, le visiter, le confronter au souvenir transmis de génération en génération, puis …

L'homme hésite à continuer, "puis je reviendrai ici à Bethléem, car c'est là que j'ai personnellement vécu et que c'est là ma vie. Je pourrais alors ranger cette clef".


Une femme rencontrée à Ramallah

En novembre 2003, j'étais en Palestine avec un groupe réuni par l'hebdomadaire "Témoignage Chrétien". Nous avons été reçus à Ramallah au ministère des affaires étrangères de l'Autorité Palestinienne. Une femme responsable du bureau des affaires européennes nous a parlé en un français remarquable. C'était un témoignage poignant, pas un discours convenu comme le sera un peu plus tard celui de Yasser Arafat.

Responsable palestinienne racontant son histoire de clefElle nous a décrit la situation de son peuple qui réclamait le droit à sa terre et à un État dans le cadre des frontières de 1967, tel que reconnu par les résolutions de l'O.N.U. Elle a rappelé la douleur des réfugiés de 1948, qui demandent le droit au retour, sans toutefois le réclamer explicitement au nom de l'Autorité Palestinienne. Elle a témoigné de son histoire de famille qui habitait la ville de Yafo.

En tant que membre du cabinet Palestinien, elle avait eu le droit, après les accords d'Oslo et avant la seconde Intifada, à aller à Jaffa. Elle avait retrouvé sa maison, selon les indications de la mémoire familiale. Elle ne l'avait pas complètement reconnue, car une aile de l'ancienne ferme avait disparu et le quartier avait été urbanisé. Elle avait sonné à la porte de sa maison. Une israélienne, arrivée récemment d'Europe de l'Est, avait ouvert et écouté l'histoire de la visiteuse qui demandait à visiter. L'autorisation lui fut heureusement donné et la sous-ministre pu confronter son souvenir indirect à la réalité nouvelle.

Vint le moment du départ. La nouvelle résidente raccompagne la visiteuse en disant : "Revenez quand vous voulez, vous êtes ici chez vous". Notre interlocutrice continue en disant : "Depuis que j'ai été invitée à revenir, je n'ai plus éprouvé le désir de retourner là-bas bien que j'en aurais eu plusieurs fois la possibilité".

Pour cette femme l'envoûtement du passé avait été rompu par une parole, elle a pu ainsi construire sa vie de femme politique au service du peuple palestinien.


Une utilisation de symbole

Pourquoi ais-je raconté ces histoires vécues de clefs ? Probablement pour oser une manière de résoudre le conflit sur le droit au retour, dans l'honneur retrouvé de chaque partie.

Il est indéniable que la partie palestinienne a été spoliée de sa terre lors de l'évacuation forcée de la Palestine historique. Il est indéniable que la partie israélienne a reçu cette terre de la décision du partage de 1948. Certes, cette décision n'était pas, selon les Palestiniens, légitime, mais elle a posé les base d'un nouveau peuple enraciné sur cette terre. Forcer les nouveaux habitants à partir serait ajouter une nouvelle injustice à l'ancienne qu'ont supporté ceux qui ont dû partir et qui sont les ancêtres de ceux qui veulent revenir.

Il faut tenir compte de l'histoire de cette femme qui a pu intérioriser sa revendication par une parole de reconnaissance de ses droits, et qui a pu se dire que ce droit reconnu ne pouvait plus être exercé.

Il est temps de ne plus s'arc-bouter sur un juste principe, mais irréalisable. Il faut maintenant créer les conditions d'une cohabitation indispensable. La proposition de versement d'une indemnité d'éviction (par qui ?) est probablement indispensable mais ne peut pas résoudre la question car elle n'est pas porteuse d'un droit, ni une reconnaissance d'une injustice.

Pour deux peuples sémitiques si proches, la paix ne peut se faire que par la parole échangée, par une parole symbolique. Il me semble que la question des réfugiés doit prendre en compte cette histoire de clef !

Dans mes rêves, j'imagine un mouvement double :

Ces titres formels spéciaux de propriété, dont la nature et le fonctionnement sont expliqués ci-dessous, seraient un symbole. Comme tout symbole ils seraient à la fois réalité et représentation différenciée de la réalité.


Droit et modalités de gestion de ces titres

Attention, je n'épouse pas la thèse de la reconquête immédiate et définitive de la Palestine historique par les réfugiés. Je ne crois le retour effectif des réfugiés ni possible, ni même probablement souhaitable.

Ce titre formel spécial de propriété serait une sorte de nue-propriété. La nue-propriété est ce dispositif légal qui permet de posséder une propriété sans en avoir la jouissance, sans pourvoir l'habiter ou la cultiver, en percevoir les revenus, la vendre … Le titre de propriété est réel, mais en apparence sans conséquences pratiques, tout en ayant une réalité indéniable exposée ci-dessous.

Les titres seraient remis aux réfugiés lors de cérémonies officielles solennelles par exemple organisées selon les villages d'origine. Il conviendrait de répartir et d'étaler les festivités pour éviter les émeutes d'une foule émotive. À cette occasion, les discours reconnaîtraient aux réfugiés le fait de l'expulsion et leurs droits sur leurs anciennes possessions et affirmeraient la nécessité de leur implantation dans le nouvel État de Palestine. La remise du titre devra être accompagnée du paiement d'une soulte correspondant à une partie des indemnités d'éviction. Le montant restant serait versé sur un compte de séquestre géré par l'UNRWA pour financer l'aide aux projets des anciens réfugiés au sein du nouvel État de la Palestine.

Cette nue-propriété doit être accompagnée d'un droit de visite. Certes, pour des raisons pratiques, ce droit serait réglementé pour éviter des mouvements de masse de réfugiés qui seraient déstabilisant pour les nouveaux habitants et qui ne permettraient pas la tranquilité nécessaire à la rencontre entre le descendant des réfugiés et la terre de ses ancêtres. Cette réminiscence sera souvent rendu difficile par l'absence de traces de la maison et des champs rêvés. Il faudrait organiser ce droit de visite, l'étaler dans le temps (mais ce ne devrait pas prendre plus que deux ou trois ans) pour garder la solennité nécessaire à chaque pèlerinage individuel.

Ce titre formel spécial de propriété ne serait pas négociable entre particuliers pour éviter que certains, ayant des moyens financiers importants, ne s'accaparent la mémoire du peuple. Toutefois, il serait transmissible aux héritiers directs.

Enfin le titre formel spécial de propriété pourrait, après plusieurs années et pendant plusieurs décennies, être cédé auprès d'une instance représentant l'État d'Israël. Cette cession facultative donnerait droit au paiement du solde de l'indemnité d'éviction.

Ceux qui souhaiteraient et pourraient ce passer de la clef et du titre de nue-propriété pourrait ainsi faire le deuil de la vie passée de leurs ancêtres pour bâtir leur avenir à construire.


Colombe, symbole de la paix

Conclusion

La paix ne pourra pas n'être que le résultats d'un accord politique entre États, elle devra être accompagnée des symboles nécessaires pour que les peuples, et premièrement les réfugiés de 1948, y trouvent leur compte ; cela leur permettra de faire le deuil des villages, maisons et champs perdus.

La conclusion sera tirée par les États de Palestine et d'Israël quand ils voudront et seront en mesure de conclure une paix durable.


@ de cette page :
   http://jean-luc.dupaigne.name/fr/pol/ps_symbole.html
Date de création : 21 décembre 2003.
Dernière révision technique : 20 janvier 2005.
©Jean-Luc Dupaigne 2003.