Fresques de l'église

Saint Jean à Gulsehir, en Cappadoce

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Sommaire

Histoire de ce voyage

J'ai eu la chance de participer en mai 2004 à un voyage d'une semaine en Cappadoce, voyage organisé par l'Institut Protestant de Théologie (I.P.T.), c'est-à-dire la faculté libre de théologie protestante de Paris et l'hebdomadaire protestant Réforme.

Vous trouverez sur une autre page de mon site des photos de quelques habitants de Cappadoce.

Ce voyage était à la fois touristique et théologique. Nous avons parcouru la Cappadoce, par monts et vaux, le plus souvent à pied ; mais il s'agissait surtout de retrouver des monastères, chapelles et églises des premières périodes chrétiennes, principalement du VIième au XIIIième siècle.

Quand l'édifice avait été décoré, nous avons appris à lire les fresques pour y déchiffrer les règles esthétiques, liturgiques et théologiques qui imprégnaient les communautés des chrétiens d'alors. En fait il s'agissait souvent de restes de fresques car les peintures sont souvent très mal conservées et sont encore actuellement l'objet de destructions, hélas massives.

Je suis très reconnaissant aux enseignants qui nous ont accompagnés et aidés à découvrir le pays actuel et d'alors : Olivier ABEL, philosophe et grand connaisseur de la Turquie, Jacques-Noël PÉRÈS, patristicien qui m'a aussi aidé à décrypter les peintures de cette église et Raphaël PICON, professeur de théologie pratique. Le guide turc, Tolga UYAR, nous a beaucoup apporté par sa connaissance phénoménale de la Cappadoce, de ses églises et de l'art byzantin.

Une des très rares églises restaurées est celle, dédiée à Jean le Baptiste, qui se trouve près de la ville de Gulsehir au Nord de la province.

Les photos sont affichées en format réduit pour tenir dans la page ; pour en agrandir une, cliquez dessus, une autre fenêtre apparaîtra, généralement en 1024 * 768 pixels.

Présentation de l'église

           

Cette église est, comme toutes celles de cette époque qui subsistent encore, une église troglodyte, c'est-à-dire creusée de main d'hommes dans les roches volcaniques. L'église Saint Jean ne paye pas de mine puisque seule une façade est visible de l'extérieur, simple plan vertical taillé dans la colline. La différence de couleur est due à la présence de deux strates différentes de roches naturelles. Peut-être les niches, peu creusées, du niveau supérieur étaient-elles décorées, mais il ne reste pas de trace d'éventuelles peintures.

Façade extérieure
Abside de la chapelle inférieure

L'intérieur est constitué de deux églises, situées l'une au-dessus de l'autre ; elles étaient probablement reliées par un escalier intérieur aujourd'hui disparu. On remarque qu'aucune ouverture, aucune fenêtre n'éclaire les églises qui sont donc aveugles, ce qui a favorisé la conservation des peintures intérieures.

Le niveau bas abrite l'église la plus ancienne, d'une seule nef, dont on voit ici le Béma, ce qui correspond en occident à l'abside du chœur.

La décoration de cette église inférieure consiste en des motifs géométriques assez simples d'une seule couleur rouge. Cela indique l'époque de la décoration, et peut-être du creusement de l'église, celle de la période iconoclaste VIIIième-IXième siècle. Alors il était interdit de représenter la divinité ou des personnes, de peur que le peuple n'adore des images. "Iconoclaste" veut dire "destructeur des images". Cette période était possiblement influencée par l'Islam naissant qui refuse toute représentation divine ou humaine.

Cependant on distingue quelques formes animales peu identifiables sur des piliers incrustés.

Fresque iconoclaste de la chapelle basse
Vue d'ensemble de la voute de la chapelle haute

L'église du niveau supérieur est aussi formée d'une seule nef d'un seul tenant alors que la majorité des églises que nous avons vues en Cappadoce est formée sur le plan de la croix grecque avec des piliers. Contrairement à l'église basse, l'église haute est richement décorée de peintures murales, tant au plafond que sur les murs latéraux et sur le mur du fond. Seul le Béma n'a pas été conservé. La richesse de la décoration montre une construction tardive de ce niveau, possiblement du XIIIième siècle.

Souvent les murs de coté et la voûte racontent la vie de Jésus de Nazareth en plusieurs épisodes, dont le nombre dépend de la place disponible. Ici il y a peu de scènes, mais chacune est assez grande.

Cette photo, prise du niveau bas, montre le centre de la voûte et le coté droit.

Cycle de Jésus

           
Coté droit de la voute

Le coté droit (j'ai inversé la photo pour suivre de gauche à droite le déroulement de l'histoire dans le sens habituel de lecture) montre le baptême de Jésus et son arrestation.

Les prophètes au milieu de la voute

Le milieu de la voûte est traditionnellement occupé par des médaillons représentant les prophètes de la première alliance. Ici les artistes en ont peint sept, dont le haut est situé à l'arrière de l'édifice, de telle manière qu'ils regardent tous l'autel.

Sont peints de haut en bas :

  1. Abraham ?
  2. Isaac ?
  3. Jacob ?
  4. Moïse ?
  5. Esaïe ?
  6. Salomon ; le rouleau figure les psaumes qu'il est réputé avoir écrit.
  7. David ; bien que roi, il est aussi considéré comme un prophète.
Coté gauche de la voute

Le coté gauche (là aussi la photo est inversée) montre la mise au tombeau et la résurrection.

Les fresques de la voûte et des flancs sont détaillées ci-dessous.

           

Cette église ne montre ni annonciation à Marie, ni naissance de Jésus, ni défilé des bergers ou des mages. Pourtant ce sont des thèmes fréquents dans les églises de la région.

On voit ici, image assez rare, le couple parental de Jésus. À droite, Marie ne présente pas de particularité remarquable. Mais, à gauche, figure Joseph posant ses mains sur la tête de deux personnages. Leur taille plus petite indique qu'il s'agit d'enfants, la position de Joseph indique qu'il détient l'autorité sur ces enfants, donc de ses enfants. Marie, elle ne participe pas à l'autorité sur ces enfants qui ne sont pas les siens. Sont donc représentés ici les enfants de Joseph.

Marie, Joseph et les enfants

Il s'agit ici d'expliquer la présence dans les évangiles de frères (et de sœurs) de Jésus. Ces garçons sont, d'après une tradition des Pères de l'Église encore en usage aujourd'hui dans les Églises d'Orient, les enfants du seul Joseph qu'il aurait eu d'un premier mariage. On préserve ainsi la virginité de Marie sans (trop) déformer les textes.

Baptême de Jésus par Jean-Baptiste

La seconde peinture est celle du baptême de Jésus dans le Jourdain. À gauche Jean le Baptiste, sur le bord, est supposé verser de l'eau sur la tête de Jésus, nu dans le fleuve ; en fait on ne voit pas l'eau couler, comme si Jean ne faisait qu'imposer une main sur la tête de Jésus.

À droite deux anges surveillent la scène. Au-dessus de la tête de Jésus, la colombe figure l'Esprit de Dieu descendant sur Jésus. Dans le fleuve sont dessinés des poissons, à gauche un angelot sonne de la trompette, à droite une forme indistincte.

On passe ensuite directement à la Cène du Jeudi Saint, juste avant l'arrestation, la condamnation et la mort de Jésus. Les décorateurs de l'église ne se sont guère souciés de la vie de Jésus de Nazareth, ses prédications, ses miracles. L'homme Jésus ne les intéressait pas beaucoup, semble-t-il.

Au premier plan à gauche, Jésus se tient debout, il est reconnaissable à son auréole nimbée, c'est-à-dire contenant une croix. À droite, son vis-à-vis est sans doute Pierre et sa barbe.

Au second plan, derrière la table, on compte onze hommes, onze disciples. Remarquez le dernier à droite, il est le seul à ne pas avoir d'auréole ; il s'agit de Judas, celui qui va permettre l'arrestation de son maître. Il a la main tendue vers la coupe, car il est écrit que Judas est le premier qui s'est servi après Jésus.

Sur la table, on voit deux coupes de vin et au centre un plat ciselé contient … un poisson. On attendrait logiquement du pain qui est le complément au vin actuellement comme dans le récit de la Cène. Cependant un texte évangélique raconte un repas posthume de poissons que partage Jésus ressuscité avec ses disciples au bord de la mer de Galilée. Il semble que le repas du Seigneur a été initialement pratiqué dans certaines premières communautés chrétiennes avec des poissons. Le pain s'est ensuite généralisé.

La Cène
Baiser de Judas à Jésus au moment de l'arrestation

Au jardin de Gethsémani, Judas, toujours sans auréole, donne un baiser à Jésus, toujours avec son auréole nimbée. Baiser par lequel il le désigne aux gardes du temple qui forment deux groupes armés de hallebardes de part et d'autre de Jésus.

Au pied de Jésus, en petit, Pierre avec son auréole et sa barbe, tient d'une part un couteau, d'autre part un homme sans auréole par l'oreille. Il s'agit de rappeler le passage raconté par un évangile où Pierre coupe l'oreille d'un serviteur du temple venu arrêter Jésus, oreille qui sera recollée par Jésus qui engueulera Pierre pour avoir utiliser les armes.

Le procès (relativement rare) et la crucifixion sont absents, on assiste ensuite à une descente de la Croix, selon ce qui est visible sur la fresque qui est une des moins bien conservées de l'église.

Jésus est détaché de la croix et est tenu semble-t-il par sa mère et une autre personne, peut-être Joseph d'Arimati. À ses cotés se tient un disciple, vraisemblablement Jean. De part et d'autre se tiennent deux anges tandis que la croix est surmontée de deux disques, le soleil et la lune.

Descente de la croix de Jésus

De l'autre coté de l'église, est peinte la résurrection, ou plus exactement deux événements suivant la résurrection ; en effet, les textes ne nous disent rien du moment précis de la levée de Christ hors de la Mort.

Sortie du tombeau et apparition du Christ

Sur la partie gauche, un messager tout habillé de blanc annonce aux deux femmes venues verser le parfum rituel sur le mort que le tombeau est vide. Il le leur montre à sa gauche, c'est le rectangle jaune au milieu de la scène contenant un tas de bandelettes blanches.

Dans la partie droite, Christ debout toge noire et manteau rouge, tire du Schéol (le rectangle jaune symbolisant un trou dans la terre) un homme qu'il tient par la main. Il s'agit d'Adam, premier homme créé, premier homme à être sauvé de la mort.

Sous les pieds de Christ gisent les débris de la porte du Schéol et un être mi-animal, mi-homme, qui est la Mort vaincue par la résurrection. Dans d'autres églises on voit la Mort ou Satan agrippé aux jambes d'Adam pour essayer, en vain, de le retenir.

Après la résurrection, le manque de place ou le manque d'intérêt théologique des décorateurs ne nous permettent pas de contempler une Ascension, pourtant ils auraient pu penser à nous qui visitions cette église le lendemain de cette fête.

           

La Scène suivante concerne la Dormition de Marie, épisode célébré assez rapidement en Orient et fête toujours importante aujourd'hui dans les Églises orthodoxes. Cette tradition considère que le corps de Marie n'a pas été enterré après sa mort, mais que Christ est venu le prendre immédiatement pour la conduire corps et âme au ciel immédiatement, sans attendre la résurrection des morts. Ainsi on considère que Marie s'est endormie (d'où le terme de dormition) plutôt que dire comme pour tout le monde qu'elle est morte.

Marie est ici allongée sur son lit. Christ se tient derrière au niveau de la poitrine de sa mère. Comme d'habitude Pierre est isolé du groupe des disciples, il se tient à la tête de Marie.

Dormition de Marie

Deux groupes de cinq disciples sont représentés, l'un à droite, l'autre à gauche, dont Jean à genoux aux pieds de Marie, soit en tout onze disciples. Apparemment les décorateurs n'ont pas accepté le texte des Actes qui indique qu'on a tiré au sort un douzième disciple pour reconstituer le nombre initial des douze après la défection de Judas. Une majorité des disciples a l'air de pleurer et de porter une main au visage en signe de douleur.

Au-dessus de Christ volettent deux anges. La tâche jaune, à moins qu'il s'agisse d'une partie abîmée, semble représenter l'âme de Marie emmenée directement au Paradis.

Cycle du jugement dernier

           

L'église Saint Jean offre un cycle développé consacré au jugement dernier, à l'enfer et au paradis. Ses trois scènes occupent tout le fond le l'église, sur le coté ouest, c'est-à-dire sur la paroi extérieure.

Jugement dernier

Cette première scène du jugement des morts nous semble classique, mais est pourtant inhabituelle en Cappadoce.

Quatre personnages y sont peints :

  • À gauche deux anges, sans doute ceux chargés de l'exécution de la sentence.
  • Au centre et au dessus, un ange préside au jugement ; curieusement, il s'agit sans doute de Christ même si l'auréole n'est pas nimbée et le personnage a deux ailes.
  • En dessous, en plus petit, un homme est nu, de la nudité avec laquelle il est né et avec laquelle il repart dans la mort.

Ce qui est ici inhabituel, c'est la présence de la balance destinée à peser les vertus et les péchés du mort, la décision sera déterminée par le coté qui penche. Cette balance est courante dans les tombeaux égyptiens où le dieu Horus tient le rôle du juge suprême. S'agit-il d'une influence égyptienne apportée par les chrétiens d'Alexandrie avec lesquels les chrétiens de Cappadoce étaient en lien ?

On voit que l'homme tente de faire pencher le fléau de la balance, la situation actuelle lui serait-elle défavorable ? En tout cas, cette théologie de la rétribution par les œuvres est très éloignée de la pensée protestante qui affirme que tout homme est sauvé par la foi de Christ, pas par ce qu'il a fait sur terre.

Le pan gauche du mur est occupé par cette fresque montrant à droite l'enfer et à gauche le paradis.

En haut à gauche, Christ attire à lui (avec une corde ?) un groupe d'hommes, trois au premier plan, cinq au second.

 droite, l'espace principal est occupé par un dragon chevauché par deux personnages nus, l'un grand et l'autre petit, sans doute le Diable et la Mort qui tient une lance par laquelle il attrape un homme situé devant le dragon.

Enfer et Paradis

Le dragon est lui-même en train d'avaler une victime dont on ne voit plus que les fesses et les jambes. Sous le dragon, une dizaine de têtes sombres représentent les humains aux enfers.

Entre le dragon et le groupe des justes, se tient un ange, il a des ailes, nu (mais le sexe est brouillé) tirant sur les barbes de trois hommes habillés, donc justes. Il semble s'agir d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; la nudité étant du coté du mal, cela pourrait être un ange déchu cherchant à détourner les saints.

Cette fresque montre ainsi le combat des forces du bien et des forces du mal pour attirer les humains, vers le paradis ou vers l'enfer.

Les cavaliers de l'apocalypse

Le sommet du pan de mur est occupé par Saint Georges et Saint Théodore en cavaliers terrassant deux dragons. Chacun d'eux a un bouclier et une lance qui transperce une bête au sol. En médaillon, un ange, à moins que ce soit Christ comme dans les deux fresques précédentes, surveille la scène.

Cycle des saints

           

Le dernier cycle proposé par l'église Saint Jean est consacré aux saints et aux protecteurs de l'édifice, à moins que se soit aux protecteurs de la communauté se réunissant dans l'édifice.

À l'entrée du béma, sur le coté gauche se trouve, comme c'est l'usage, un ange protecteur.

Ange protecteur

Ces deux personnages sont … trois :

Constantin et Hélène
  • À gauche, l'empereur Constantin, celui qui a reconnu le christianisme comme une religion autorisée, et qui s'est fait baptiser peu avant de mourir. Remarquez qu'on lui a mis une auréole de saint.
  • À droite, Hélène, sa mère, elle aussi considérée comme sainte.
  • Au centre la croix que tous deux tiennent comme signe de leur adhésion au Christ.

Lors d'un pèlerinage à Jérusalem, Hélène a "inventé" la Croix sur laquelle avait été crucifié Jésus et elle fit construire sur le site la première basilique du Saint Sépulcre. Elle a convaincu son empereur de fils d'autoriser le christianisme puis de se convertir.

Cet ecclésiastique est, semble-t-il un moine plutôt qu'un épiscope. L'objet qu'il tient dans sa main gauche pourrait être un coffre (le couvercle semble ouvert) ou une chasse, mais l'homme ne porte pas la croix, symbole habituel du martyre. Il pourrait contenir une relique de la croix, car cette peinture jouxte la précédente avec Constantin et Hélène.

Cet homme pourrait être le responsable de l'église locale lors de la construction ou lors de la décoration. Il pourrait aussi être le financeur de l'église, alors le coffre serait sa cassette donnée pour l'église.

L'inscription verticale à gauche est O A, pour o( agioj, le saint ; celle de droite est PAN TE ... MON, ce qui pourrait donner Pantelimon.

Saint Pantelimon responsable ou fondateur de l'église
Saint Procop

La dernière peinture reproduite ici est celle de Saint Procop qui porte l'épée, sans doute un militaire. L'inscription verticale à gauche est O A, pour o( agioj, le saint ; celle de droite est PR O K O P, Procop.

Je n'ai pas identifié l'homme de droite. L'inscription pourrait être H P I T H Èpitè.

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   http://jean-luc.dupaigne.name/fr/voy/gulsehir.html
Date de création : 31 mai 2004.
Dernière révision : 6 juin 2004.
Dernière révision technique : 25 mai 2005.
©Jean-Luc Dupaigne 2004.